Thierry

Ce que nous désirions et ce que nous craignions

Nous traversions la ferme au ralenti. Les enfants étaient debout à l’arrière, pleins de curiosité. Au milieu de la cour, il y avait une tente d’hôpital de campagne et deux pick-up de l’armée américaine – des Dodge de la Seconde Guerre mondiale. La toile kaki et les carrosseries vert olive accumulaient la chaleur du soleil. J’étais ravi de leur montrer ça. J’avais passé le trajet à ruminer des frustrations professionnelles et cette apparition les dissipa d’un coup. J’étais enthousiaste. J’allais klaxonner quand Thierry sortit d’une grange, en jean et chemise à carreaux, les manches retroussées. Je ne l’avais pas vu depuis des années. Il n’avait pas beaucoup changé, et même s’il portait les cheveux gris très courts, presque ras, il gardait cette allure paisible et débonnaire que je lui connaissais. Il fit signe d’aller nous garer avec les Dodge. Ses grands gestes et son sourire à travers le pare-brise ajoutèrent à ma gaieté. Je regardai Claire pour la partager. Elle rangeait le sac de pique-nique en grimaçant. Elle avait mal au ventre. Il était possible qu’elle fût enceinte. Elle attendait encore quelques jours avant de faire un test de grossesse. Les jours de retard étaient des jours particuliers. Nous n’osions espérer. Nous ne savions pas pourquoi nous désirions un troisième enfant ni pourquoi nous craignions de n’en avoir pas, mais c’était ce que nous désirions et ce que nous craignions. Une fausse couche tardive, l’été précédent, avait été pénible à vivre. Je garai la voiture entre les Dodge et une haie de charmilles. Claire fit une autre grimace en descendant. Thierry ravala un commentaire et s’occupa d’ouvrir la portière aux enfants, ébahis devant les Dodge. Il les encouragea à grimper pour jouer au chauffeur et leur promit un tour du hameau plus tard dans l’après-midi.

Thierry était un ancien collègue de travail. Il enseignait l’espagnol dans le collège où j’ai commencé ma carrière. C’était un petit établissement à la périphérie d’une ville moyenne du centre de la France. Par les fenêtres, on voyait soit les façades d’une cité au-dessus du boulevard extérieur, soit les champs, plats jusqu’à l’horizon. Les élèves venaient d’un côté ou de l’autre. Les problèmes de discipline étaient nombreux et les grands ciels d’hiver, désespérants, mais l’ambiance entre adultes restait conviviale et Thierry faisait partie de ceux qui en prenaient soin. Sa bonhomie facilitait les relations. Je demandais chaque année une mutation parce que j’avais trois heures de trajet par jour ; le temps de l’obtenir, Thierry fut un soutien précieux. Le saluer dans les couloirs, s’offrir des cafés à la machine de la salle des profs et bavarder devant la photocopieuse étaient au quotidien des sources de réconfort. Il m’emmenait déjeuner au self avec les autres et avait l’habileté de me valoriser. Il chaperonnait de la même façon les assistants hispano-américains que le rectorat nous adressait. Il les récupérait à la gare avec sa fourgonnette, leur trouvait des meubles, un vélo, et le vendredi soir les initiait aux vins de Loire et au paso doble. Idem avec un contractuel en anglais arrivé du Sénégal. Il s’appelait Rodrigue, parlait un français exquis et préparait un doctorat de grammaire anglaise. Il rédigeait sa thèse au CDI et jouait au basket avec les élèves dans la cour. À côté des Latinos de Caracas ou Buenos Aires, et à côté de Rodrigue, Thierry incarnait la France en chemise de cow-boy, hospitalière, mais rustique et désuète. Il s’en moquait et fignolait son personnage en surjouant l’accent berrichon, mais au fond, il se sentait responsable de l’image de la France au Vénézuela ou au Sénégal. Il lançait des vérités comme : “Si tu débarquais au milieu de la Pampa, tu serais bien content qu’on vienne te chercher à la gare”. J’avais débarqué au milieu de la Pampa, et j’étais bien content.

Par certains côtés, Thierry était limpide, mais par d’autres, il était complexe et rempli de mystère. Dès mon arrivée, les membres de l’équipe d’histoire-géo me parlèrent de sa collection de militaria. Ils décrivirent Thierry comme un gars du cru, balourd et fétichiste, qui les tannait avec ses reliques de la Guerre. Ils le méprisaient comme un amateur. Je les trouvais sinueux, pédants ; leurs manœuvres pour l’attribution des classes m’avaient exaspéré. Leurs préventions me rapprochèrent de Thierry qui, en effet, était un peu brocanteur. Le week-end, il arpentait les vide-greniers du département et fournissaient les collègues en pièces détachées, en mobilier de jardin, en tout ce qu’on cherchait d’occasion. Il remit en état une Acadiane de boulanger et la vendit au prix des pièces à Lionel, un prof de maths, pour aller à la pêche. Ceux qui avaient vu sa ferme la décrivait comme un mélange de casse automobile et de marché aux puces. Thierry lui-même parlait de pathologie. J’imaginais l’antre sale et encombré d’un Diogène, avec des objets rouillés du sol au plafond. 

À cause du mot ferme, je le croyais fils de paysans. En fait ses deux parents enseignaient les beaux-arts. Ils l’avaient emmené, enfant, sillonner les musées d’Europe, au point qu’il conçut une haine sincère de la peinture et des artistes en général, et dissimulait son érudition. En matière d’éducation, on n’est jamais sûr des effets et des causes. D’autre part, le Thierry que j’avais rencontré vivait seul avec son fils adolescent, après une séparation dont il ne s’était pas remis. Sa femme était partie sans dire où avec le garçon, était revenue puis repartie à plusieurs reprises, la dernière en lui laissant son fils. Ce feuilleton pathétique, Thierry en livrait les épisodes à demi-mots, alternant espoir et désarroi, et comme désorienté au-dessus de son plateau de cantine. Mais un jour, à l’heure du café dans la salle de pause de l’administration, il fit avec la documentaliste une démonstration de danses de salon. La jalousie évidente de plusieurs femmes dans l’assistance révéla une séduction que je n’imaginais pas. L’après-midi même, deux d’entre elles s’expliquèrent vertement dans le secret du laboratoire de langues. On retrouva les casques audio dispersés par terre. Plus tard il fut en couple avec une Algérienne qui, elle aussi, élevait seule un adolescent. C’était une femme puissante, une personnalité. Elle était gérante d’une agence d’aide à domicile et élue écologiste à l’agglomération. Elle venait parfois chercher Thierry au collège. Il paraissait désarmé sur le siège passager, comme puéril. Mais les deux garçons ne s’entendaient pas et le couple ne résista pas à leurs querelles.

Plus insolite était sa réputation de sorcier-guérisseur. On racontait que Thierry avait reçu – de sa grand-mère ou d’une “dame” selon les versions – le don de “couper le feu”. On décrivait une imposition des mains accompagnée d’une formule pour calmer la douleur des brûlures et soigner les maladies de peau. Pour moi, ça s’expliquait par la suggestion et l’effet placebo, mais au restaurant scolaire, dans l’espace réservé aux enseignants, le phénomène semblait à tous naturel, ou tranquillement surnaturel. Chacun y allait de son histoire de rebouteux. Des plaies cicatrisées par enchantement. Des enfants guéris et consolés dans l’instant. Des sœurs délivrées de l’eczéma. Des maris rétablis d’inexplicables démangeaisons. Et autant de médecins, de scientifiques, forcés de se rendre à l’évidence, les preuves sous le nez. Je rangeais ces contes et légendes au rayon folklore local, avec les coins à champignons de Mansour, le prof de SVT, et les pêches miraculeuses de Lionel. Thierry, lui, restait évasif, et Rodrigue citait Shakespeare : “Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que n’en rêve votre philosophie”.

Ma philosophie fut rattrapée un vendredi après-midi de printemps. J’attendais une classe de troisième. C’était une mauvaise heure pour faire cours. Les élèves arrivaient excités et pénibles. Ils avaient espagnol avant moi, et les relations avec Thierry étaient aléatoires. Était-il capable d’autorité ? Enseigner l’espagnol n’en confère pas beaucoup. La coordinatrice de l’équipe de langues lui reprochait son manque de rigueur didactique. Selon une blague récurrente, sa pédagogie se réduisait à lancer un karaoké de tubes latinos. Thierry confirmait volontiers, mais peut-être par malice. Ce jour-là pourtant, les troisièmes étaient calmes et comme sidérés. Surpris, je demandai à une des filles comment l’espagnol s’était passé. C’était la plus virulente de la classe. Une énergie tonitruante. Elle répondit par une expression de jeunes que Thierry était un homme formidable. Ça me parut bizarre. Je menai l’enquête la semaine suivante. Thierry n’avoua rien, mais une surveillante me raconta tout. La fille en question s’était brûlé le bras avec un fer à lisser les cheveux, dans les sanitaires, à l’intercours. Ses copines avaient plongé son bras dix minutes sous l’eau froide, puis l’avaient tartiné de crème hydratante. L’infirmerie étant fermée, elles avaient expliqué la cause de leur retard à Thierry pour entrer en classe. Il les accepta mais resta dans le couloir désert avec la brûlée pour lui faire ses passes de sorcellerie. Cinq minutes après, la douleur s’évanouit. La surveillante, qui les avait vus dans le couloir, en parla au conseiller d’éducation. Le lundi, l’infirmière convoqua la jeune fille mais n’observa aucune trace de brûlure. Le principal adjoint laissa un message aux parents au sujet du lisseur, sans parler de Thierry. Le vrai miracle, conclut le principal adjoint, serait qu’elle progresse en espagnol.

Thierry avait un statut particulier qui le mettait à l’abri d’une inspection. Le rectorat était obligé de l’affecter quelque part mais il n’était pas titulaire. Il risquait chaque année d’être envoyé ailleurs. Lui prétendait que les gestionnaires l’avaient à la bonne. En fait, personne ne voulait du poste. Il faisait ses adieux la veille des grandes vacances et revenait à la rentrée boucher le trou. Pour ça, la direction était reconnaissante et prenait soin de ses emplois du temps. Tous les quatre ou cinq ans, néanmoins, il était contraint d’aller enseigner dans un autre collège, et s’il était parvenu à chaque fois à revenir l’année suivante, cette situation commençait à lui peser. Nous en parlions souvent à déjeuner. J’essayais de le convaincre de passer le concours ; il craignait d’être nommé ailleurs en cas de réussite. Nous faisions des calculs de probabilité avec Lionel, qui avait aussi des problèmes de mutation. Lui demandait son Limousin natal depuis dix ans, mais célibataire sans enfants, ses chances étaient quasi nulles. 

Un jour, dans le brouhaha du self-service, Thierry me glissa un papier plié et adopta le ton de la confidence pour me demander un service. C’était l’adresse d’un antiquaire dans la ville où j’habitais. Il avait réservé un colis et si je pouvais le lui rapporter, ça lui économiserait les frais de port. La boutique était blottie sous les arches d’une cour pavée dans le centre historique. En vitrine, un mannequin était revêtu de l’uniforme complet des dragons de l’Empire avec le casque doré à crinière noire et plumet blanc. Soudain j’eus peur d’être venu chercher un souvenir du Troisième Reich. Quelles étaient les opinions de Thierry ? Connaît-on jamais les gens ? Et si c’était une arme ? Je me présentai comme un simple porteur de valise. Je me rappelle avoir employé cette expression parce que l’antiquaire répondit que ça tombait bien, et sortit du comptoir une valise en carton avec une poignée en bois. Elle contenait une djellaba de goumier en grosse toile brune. Dans l’épaisseur du carton gris-vert était gravé l’insigne du Premier Groupement de Tabors Marocains et, à l’intérieur, des noms de villes et des dates correspondants aux campagnes de la Libération. 

Chez moi j’essayai la djellaba. Elle était lourde, rêche et sentait l’antimite. Son propriétaire était plus mince que moi ; j’étais engoncé dedans comme de la bourre de matelas. Thierry me vanta l’ardeur au combat des goumiers et le rôle des colonies dans la France Libre. Il avait d’autres objets personnels, dit-il, et pouvait reconstituer des trajectoires de guerre. Il suggéra de les montrer à mes classes. Beaucoup de nos élèves étaient maghrébins d’origine. La vie d’un soldat qui pouvait être leur aïeul attiserait leur intérêt pour l’Histoire de France. “Et si on savait ce qu’on doit aux régiments de tirailleurs, ajouta-t-il, on arrêterait de se plaindre des noirs et des arabes.” Je répondis que j’allais réfléchir. Mais dès le début de mes recherches, je tombai sur les accusations d’atrocités à l’endroit des bataillons de goumiers durant la campagne d’Italie. L’idée de mettre en scène les effets personnels d’un assassin ou d’un violeur brisa net mon élan. Que voulais-je enseigner ? Que voulais-je défendre ? L’héroïsme des colonies ou les crimes de guerre ? L’ambiguïté des hommes ? L’équivoque de l’Histoire ? Les heures de cours laissent peu de place à la nuance. J’avoue avoir tout remballé puis menti à Thierry : je n’avais pas cette période au programme.

Après ma mutation, je gardai contact avec Thierry. Je crois que nous étions devenus amis parce que les semaines précédant mon départ, nous avions du mal à nous parler. Je lui envoyais deux textos par an ; il répondait dans la minute comme s’il n’était qu’à l’autre bout du self. Il réussit le concours, fut nommé ailleurs et parvint à revenir. Son fils eut le bac, puis un BTS d’agent immobilier. Claire et moi avions maintenant deux enfants, une fille et un garçon, et je commençais à prendre conscience de mon influence sur eux. Ils répétaient dans leurs jeux mes expressions, mes attitudes, mes humeurs aussi. Ils se réexpliquaient l’un l’autre ce que je leur avais appris. Je leur faisais découvrir des chansons, des films et des endroits pour la seule raison qu’ils me plaisaient et faisaient partie de moi. À l’occasion d’un trajet de vacances, j’organisai un détour pour aller voir Thierry, sa ferme et sa collection. Le hameau était isolé au milieu des champs de blé. Les moissons venaient d’avoir lieu. L’air était tiède et saturé d’odeur de paille. Déjà les enfants couraient vers les granges. Claire dit qu’elle nous laissait un moment et s’en alla vers la maison d’habitation avec son sac à main. Thierry fit preuve de discrétion. Il la laissa trouver le chemin seule. Comme il alternait la joie avec les enfants et la réserve avec nous, je crus qu’il savait pour les jours de retard. Je crus qu’il avait deviné ce qui nous préoccupait, Claire et moi. 

Dans le premier bâtiment étaient rangés douze ou quinze véhicules. Tous de la marque Dodge. Il y avait des camions de transport, une ambulance, un porte-canon antichar et des pick-up de commandement ou de reconnaissance, avec et sans treuil. Les espaces étaient combles de machines, de pièces détachées, de meubles à tiroirs et de boîtes à outils. Nous marchions entre les pneus, les câbles et les courroies. Les enfants se faufilaient entre les carrosseries et grimpaient dans les cabines en se hissant sur les marchepieds. Mon fils voulait savoir comment ça démarrait ; Thierry répétait qu’il lui montrerait tout à l’heure. Il citait les modèles, les années, les terrains d’opération en désignant les sigles sur les ailes, les numéros de série sur les châssis, les prénoms gravés sur les volants ou les planches de bord. Un long transporteur d’armes à six roues motrices avait débarqué en Provence, libéré Strasbourg, porté le cercueil aux funérailles d’Édouard Herriot en 1957 et planté les pylônes des remontées mécaniques à Chamonix. Un pick-up léger assemblé à Alger en 1943 avait terminé fuchsia dans une villa d’Arcachon. D’autres véhicules étaient aménagés en camions de pompier ; à côté s’entassaient des échelles, des haches, des extincteurs et des rouleaux de lances à incendie.

La grange ouvrait sur un pré couvert de véhicules militaires. Certains semblaient prêts à démarrer, d’autres étaient dissimulés sous des filets de camouflage envahis de ronces et d’orties. Une bordée de remorques et de citernes soutenait un muret en ruine. Une grue, peinte en blanc et fixée à l’avant d’un tracteur américain, s’élevait dans le ciel bleu sans nuage. Thierry la disait capable de soulever deux tonnes. Je montai m’asseoir au volant et vis Claire, au loin, à travers le pare-brise. Elle était assise dans un transat, à l’ombre, devant la maison, et regardait son téléphone. Les enfants surgirent déguisés en fantômes sous des bâches de camouflage italiennes. Les zébrures jaune, rose et pistache étaient psychédéliques. Je râlai ; Thierry les encouragea à continuer. 

Il y avait une longère au bout du terrain. Les murs étaient crépis et les huisseries récentes. Le rez-de-chaussée était un surplus militaire, un magasin des subsistances. Un nombre incalculable d’uniformes étaient suspendus à des cintres, pliés sur des tables, rangés dans des malles en fer ou fourrés dans des sacs poubelles. Les piles de vêtements nous dépassaient en taille. La naphtaline et les tonnes de tissus épuisaient l’espace respirable. Tandis que ma fille essayait une collection de képis, Thierry sortit d’un lot de vareuses une taille 46 couleur asperge dont il me fit cadeau. Elle était neuve et me rappela une veste de mon adolescence. Du grenier dépassait un canoë de commando. Thierry nous fit monter par une échelle. Des pare-soleils obturaient les Vélux. Il alluma un réseau d’ampoules accrochées aux poutres. Avec la lumière surgirent des dizaines, des centaines de casques en rang sur des étagères, des piles de valises et de malles, des stocks de sacoches et de ceinturons, des monceaux de gamelles et d’ustensiles de cuisine, des cargaisons de pelles, de brancards, de seaux et de piquets de tente, un mur de téléphones de campagne et une foule de boîtes en fer blanc plus ou moins rouillées, certaines remplies d’insignes et d’écussons. Les enfants furetaient avec avidité mais sans comprendre. Thierry, lui, connaissait l’histoire de chacun des objets. Avec une trousse de chirurgie, il raconta la vie d’un médecin militaire qui avait débarqué en Normandie et vu Berlin. Avec un casque, celle d’une couturière de l’Indre engagée dans la défense passive. Et d’une armoire pleine d’étuis à cigarettes, de briquets, de rasoirs, de couteaux de poche, de nécessaires de couture et de baïonnettes, il sortit le foulard en soie d‘un parachutiste anglais, imprimé d’une carte de France.

Une petite pièce dans un coin, comme un cabinet fermé par des cloisons en placoplatre, abritait sept mannequins masculins habillés d’uniformes complets de la tête aux pieds. Thierry cita les régiments, les grades, les mérites, les médailles. La tunique d’un officier spahi, garance, était saisissante. Sur un autre, je reconnus la djellaba que j’avais transportée. À son pied était posée la valise gravée du régiment de Tabors, et une longue koumia était accrochée à la ceinture. Le fourreau recourbé était en cuivre gravé de motifs géométriques. Ma fille remarqua qu’ils portaient tous des lunettes. Thierry leur trouvait un regard étrange ; les lunettes les rendaient plus humains. D’un sac de coiffes, mon fils tira une casquette beige, taille enfant. C’était une imitation de type US par une marque de prêt-à-porter ; dans l’ambiance elle passait pour authentique. Thierry la lui offrit et mon fils descendit la montrer à sa mère. Au fond du grenier, il y avait une porte en contreplaqué. Thierry laissa entendre que la collection continuait. Combien de greniers encore, et combien de granges ? Combien de bardas entiers, combien d’armées équipées ? J’étais soulagé de sortir. La chaleur sous la charpente et les va-et-vient des enfants dans le capharnaüm me tournaient la tête. Je suais dans ma vareuse. Claire la regarda sans sourire. 

On s’installa autour d’elle, à l’ombre, sur des chaises pliantes. Thierry apporta des boissons et une sorte de financier aux noisettes. Je parlais de musée, de vente en ligne ou de tournages de cinéma. Thierry répondait peut-être, pourquoi pas, bonne idée. Mon fils lui demanda s’il avait des armes à feu. Thierry dit qu’il ne voulait pas qu’on trouve chez lui de quoi faire un braquage, puis sortit un fusil Lebel de la Première Guerre mondiale hors d’usage, le métal rouillé et le bois rongé par les termites. Les enfants l’emportèrent en expédition dans le jardin. Il interrogea Claire sur son travail et tandis qu’il l’écoutait, je préparais ce que je voulais dire du mien. J’avais des problèmes de hiérarchie et des ambitions qui demandaient une énergie que je ne trouvais plus. En venant, je pensais lui livrer mes états d’âmes afin qu’il m’encourage et me valorise. La traversée des plaines céréalières par les départementales avait été rythmée par une méditation labyrinthique où Thierry incarnait le bon sens, ou le sens commun. Mais devant lui, maintenant, je me retins de lui demander son avis et pris des nouvelles des collègues. Thierry sortit son téléphone pour montrer des photos. Il avait emmené des enseignants du collège à une commémoration du 8 mai 1945. Ils avaient traversé la ville à bord d’une ambulance militaire, déguisés en soldats de la Libération. Je ne les connaissais pas tous. Certains étaient arrivés après moi. Je reconnus Mansour dans la djellaba de goumier, un chèche autour du cou. Il s’était mis son inspectrice dans la poche, faisait de la formation, et espérait un poste de conseiller pédagogique. Lionel portait l’uniforme de l’infanterie américaine. Il avait cessé de demander sa mutation et acheté une maison dans la campagne, proche d’un étang. En bermuda et chemisette beiges, Thierry et Rodrigue arboraient la tenue du désert des tirailleurs sénégalais à la bataille de Koufra en 1941. Rodrigue avait passé le CAPES, s’était marié à une prof d’EPS et attendait un deuxième enfant. Il ne parlait plus de sa thèse. J’étais un peu déçu ; avec sa distinction, je l’imaginais professeur d’Université, au Sénégal ou ici. Thierry s’attarda sur la photo. Il zooma sur les couvre-chefs. Lui portait un casque colonial et Rodrigue une chéchia rouge. Il tapota l’écran avec nervosité et dit que ce jour-là, alors que la fine équipe se tenait au garde-à-vous à côté de l’ambulance, observant les allées-et-venues des anciens combattants, et donnant avec le véhicule et leurs uniformes une certaine allure à cette cérémonie surannée dans une ville moyenne du centre de la France, Rodrigue avait pleuré, parce que son grand-père avait été tirailleur sénégalais. Puis, avec un torchon qui traînait, Thierry essuya la sueur sur l’écran, son cou et son visage, les yeux rougis.

Les enfants surgirent par surprise avec le fusil. Pour jouer, Thierry leva les mains en l’air. Ils lui rappelèrent sa promesse de faire un tour en Dodge. Thierry s’éclipsa dans la maison, puis sortit vêtu d’une vareuse de la Légion étrangère et coiffé d’un casque Adrian. Nous grimpâmes, les enfants et moi, dans un des pick-up garés à côté de la tente et Thierry s’installa au volant. Le tout-terrain se faufila en pétaradant sur un chemin qui débouchait dans le hameau, traversa d’autres cours de fermes entre les machines agricoles et les pyramides de ballots de paille, et s’engagea dans un chemin vicinal qui divisait la vaste plaine en deux. Nous étions seuls sur terre. Le moteur faisait trop de bruit pour parler. Le ciel était uniformément bleu mais d’un bleu délavé, presque blanc. La terre était sèche ; les blés coupés courts lui faisaient un tapis blond poussiéreux. J’enfouis la bouche et le nez dans le col de ma vareuse. Assis à l’arrière, les mains accrochées aux montants des banquettes, les enfants étaient comme hypnotisés. Thierry prit à gauche au milieu de nulle part, et le soleil changea de position dans le ciel. On voyait nos silhouettes projetées le long du chemin, et l’ombre du véhicule qui défilait sur le champ moissonné. Il prit encore à gauche et sa ferme apparut au loin, à l’horizon. Je n’avais pas remarqué son long mur d’enceinte. Des arbres dépassaient, au feuillage déjà roussi. On les vit s’approcher peu à peu. Arrivé au mur, le Dodge le longea jusqu’à l’angle, et s’arrêta. Ce côté était couvert de ronces. Des kyrielles de mûres luisaient, noires. Thierry dit qu’elles étaient venues tôt cette année. Les enfants se précipitèrent en cueillir. Je descendis les regarder, adossé au capot. Thierry inspecta des accessoires harnachés à la carrosserie. Les enfants nous apportèrent des mûres, les mains violettes, puis retournèrent faire des provisions. J’entendis ma fille dire qu’il y avait quelque chose dans le buisson. De loin, on devinait une forme rouillée sous la végétation. Peut-être une carcasse de voiture. Thierry prit des gants, dit aux enfants de s’écarter et arracha les ronces. C’était une cuisine de campagne, une remorque militaire à deux roues, avec un foyer à charbon, une cheminée rabattable, quatre marmites fermées par des écoutilles et un coffre à combustible posé sur le triangle d’attelage. Le métal était dévoré par la rouille. Mon fils était fasciné par cet objet. Je devinai qu’il s’imaginait actionnant les leviers, les loquets et les trappes pour faire la cantine aux soldats.

La suite se déroula en quelques secondes. Il ouvrit le couvercle de la boîte à combustible. Un essaim de frelons en sortit. La nuée nous enveloppa tous les quatre. D’un geste du bras, violent, je fis reculer les enfants. Mon fils tomba à la renverse, les fesses dans le premier sillon du champ derrière nous. Je me retournai et vis un frelon posé à l’intérieur du bras gauche, sur la peau nue de son biceps. Par réflexe, mon fils serra les coudes contre son torse, les poings fermés. L’instant suivant, après un étrange contretemps au cours duquel je croisai son regard éberlué et vis, debout sur le talus, ma fille qui fixait son frère, je l’entendis pousser un cri de douleur atroce avec lequel il sembla s’étouffer, puis le vis s’effondrer sur le côté, le visage dans la terre. Mes yeux se fixèrent sur la casquette renversée. J’étais paralysé, mais je me souviens sans le moindre doute qu’à ce moment exact, persuadé qu’il était mort sous mes yeux, je songeai au troisième enfant, à l’embryon qui s’installait peut-être alors dans le ventre de Claire, assise dans un transat devant la maison, de l’autre côté du mur, et pensai que s’il fallait, dans l’équilibre du monde, le perdre pour garder vivant mon fils, je priais tout ce en quoi je ne croyais pas de m’autoriser cette transaction.

Alors le temps s’arrêta tout à fait. Dans un silence irréel, je vis Thierry enjamber le talus, s’asseoir dans le sillon à côté du corps de mon fils, le prendre avec douceur dans ses bras et le serrer contre lui. La poupée de chiffon pâle creusait sa vareuse de légionnaire comme un fauteuil, la nuque posée sur sa clavicule. Le casque lourd projetait son ombre sur le visage éteint. Thierry rassembla d’une main les membres désarticulés, et de l’autre, arracha au sillon un poignée de terre argileuse avec laquelle il caressa lentement le bras nu de mon fils, qui semblait maintenant dormir. Son poing fermé passait et repassait au-dessus de la peau, en un huit infini, lâchant un mince filet de poussière. Puis mon fils s’éveilla. Thierry le mit debout et il marcha vers moi, comme absent. Je le soulevai pour le porter mais aussitôt il voulut descendre et rejoindre sa sœur, discuter des frelons et de la cuisine roulante. Thierry se leva, remonta dans le Dodge et nous attendit pour démarrer. Il semblait épuisé, et vieux.

Quelques minutes après nous étions dans la voiture. Nous avions quitté Thierry précipitamment, comme il nous y avait encouragés. Les urgences étaient à plus d’une heure de route. Les enfants bavardaient derrière et réclamaient de la musique. Sur le chemin, Claire trouva l’adresse d’une pharmacie ouverte dans une zone commerciale. Quand elle accrocha son téléphone sur le support pour suivre le GPS, je lui demandai, des yeux, ce qu’il en était de son ventre et du retard. Elle fit une moue de déception : il n’y avait pas de nouvel enfant. Le pharmacien ausculta mon fils longtemps. Il regarda sa peau, lui palpa la gorge et prit sa tension. Il insista sur le fait qu’il fallait, quoi qu’il en soit, continuer notre route vers les urgences, mais force était de constater, dit-il, qu’il n’y avait aucun symptôme, ni aucune trace de piqûre.

Hervé Gasser – août-septembre 2020

(6 commentaires)

      1. Merci encore, c’est une joie (rare) d’avoir un retour positif. J’ai lu récemment un recueil de nouvelles de Flannery O’Connor, qui avait vraiment l’art de distiller les indices, comme si les personnages avaient la prémonition de la chute.

        Aimé par 1 personne

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