Le fantôme du Jardin Dumas

À cette époque, je ne savais plus qui j’étais. J’avais usé la fibre enseignante. Je voulais quelque chose autour de lire et écrire. Peut-être journaliste ou rédacteur indépendant. Peut-être libraire ou bibliothécaire. Est-ce qu’il y avait encore des correcteurs d’épreuves ? Enfin, si quelqu’un m’avait offert un emploi avec un minimum d’intérêt, j’aurais abandonné la lecture et l’écriture avec soulagement, et me serais donné tout entier à cette mission. En attendant – mais en attendant quoi, au juste ? – je promenais ma chienne et elle me promenait.

Il y avait la petite promenade et la grande promenade. La petite épuisait en variations cinq ou six rues derrière mon immeuble. C’était ma faute si la chienne s’ennuyait et grossissait. La grande allait jusqu’au Jardin Dumas. Nous faisions le tour complet, dans un sens ou dans l’autre, ou une sorte de huit à l’intérieur. 

C’était un ancien fort militaire aménagé en parc urbain. La forteresse avait été construite au XIXème siècle sur des vestiges du Moyen-âge. La butte elle-même était un site gallo-romain. Au sommet, il y avait un château – un castelet plutôt – à l’architecture composite, mais dont une tour au moins datait de la Renaissance. Il trônait, condamné, derrière une haute palissade de chantier. Peut-être était-il squatté, la nuit. Un hebdomadaire local l’avait mis en couverture d’un dossier sur les visites de friches. 

La ville avait d’abord ouvert au public la place d’armes et le champ de manœuvres, et quelques années plus tard l’esplanade au-dessus des remparts. Un grand casernement avait été réhabilité en résidence étudiante et un hangar militaire en crèche. D’autres bâtiments restaient désaffectés ou avaient été rasés et recyclés. De gros blocs de calcaire servaient de table ou de banc. Par endroit, le sol était recouvert de tuiles concassées. Les enfants jouaient au milieu des fondations comme des labyrinthes. Des murs en ruine restaient à titre décoratif. Ici et là des bornes en métal racontaient l’histoire du site et l’intention des aménageurs. Une passerelle érigée à hauteur de l’ancienne poterne survolait les douves où les paysagistes avaient choisi de laisser la nature reprendre ses droits. Sur les bornes en métal, cet endroit était baptisé “Jardins de Reconquête”. 

Un jour d’hiver ou d’automne – le temps était pluvieux et le parc, presque vide – un jeune homme attira mon attention. Il remontait, seul, la longue pente vers l’ancien magasin de poudres. De taille moyenne, maigre, la peau très blanche, les cheveux noirs, il marchait à grands pas, plutôt lents, et portait un sac-à-dos de l’armée – un modèle d’au moins quatre-vingts litres à motif camouflage. Je dus retenir la chienne qui aime se blottir dans les jambes des inconnus. Je ne me rappelle pas le reste de la tenue – peut-être un bermuda, car il me fit penser à un scout mal fagoté. Il était trop jeune pour être militaire. Son visage ruisselait et une mèche de ses cheveux rebondissait en rythme. Je lui donnai au plus dix-sept ans. Le sac semblait vide et lourd à la fois, comme s’il était lesté d’un pack de bouteilles d’eau ou d’un parpaing. Il avait le regard dur. Je conclus qu’il s’entraînait à la marche forcée, et j’avoue avoir ressenti de la peine. J’avais été, moi aussi, un adolescent dégingandé, et rêvé d’autre chose.

Que ce soit clair : je ne suis pas physionomiste. Il en faut beaucoup pour que je me souvienne des personnes, des visages et des noms. Une fois quelqu’un m’a dit : “Tu vois les systèmes, pas les gens”. Je ne sais plus qui c’était ; j’ai retenu le reproche. Le seul autre usager du Jardin Dumas que j’aurais reconnu était la propriétaire d’une malamute de l’Alaska, gigantesque et caractérielle, que ma chienne et moi redoutions de croiser. Parfois nous montions comme des sentinelles sur les remparts pour vérifier que la voie était libre. Je crois qu’elle était brune.

La deuxième fois, je le croisai au bout du champ de manœuvre, entre le terrain de volley et le skate-park. C’était les vacances de Pâques ou un des ponts du mois de mai. Il faisait chaud. Il y avait du monde et de la musique. Le contraste avec les autres jeunes était saisissant. Les corps de toutes les couleurs, les torses nus, souples et athlétiques, les tenues à la mode, les éclats de voix, les bruits de ballons et de planches à roulettes, et lui qui traversait cette foule, pâle, raide et affecté d’un rythme obsédant. Je fus un peu navré. Il se ridiculisait par une attitude névrotique au milieu des jeunes de son âge. Je l’imaginai martyr au lycée, harcelé par des petites frappes comme celles qui fumaient sur les jeux pour bambins et hurlaient au passage de la police municipale. Peut-être s’entraînait-il pour leur tenir tête. Peut-être la marche forcée était-elle son sport de combat. Heureusement, pensai-je, il les laissait tous indifférents. 

Ensuite, je le vis souvent. Au moins une dizaine de fois. Mais seulement sur le parcours des joggers qui font le tour du parc. Toujours la même allure insolite et le même sac à dos. Une fois, c’était près de la barre de logements sociaux qui longe la limite sud-est du jardin. Il y avait là-bas un enclos réservé aux chiens mais nous y allions rarement. On racontait, parmi les propriétaires de chiens, que les locataires jetaient par la fenêtre des déchets, des fruits et des yaourts, pour nous faire fuir. Je faisais une nouvelle tentative parce que la chienne avait besoin de courir sans laisse. En fait, je renonçai devant le terrain boueux et miné de crottes de chien, mais en rebroussant chemin, je le vis passer devant trois mères de famille musulmanes, assises sur un banc et cernées de poussettes. Elles étaient vêtues de longs voiles sombres, gris, noir et bordeaux, et lui arborait un chapeau de brousse à larges bords et de couleur beige qui lui donnait un air d’explorateur, la jugulaire ajustée sous le menton. Entre les voiles qui ne laissaient que les visages découverts et le couvre-chef de la légion étrangère, la scène avait quelque chose de colonial. 

Je notai au fil du temps des progrès dans la tenue : un short d’expédition avec ceinturon, de grandes chaussettes vert olive et un coupe-vent camouflage. Il dépensait son argent de poche dans cet équipement. Mais il n’y avait pas d’évolution spectaculaire de sa musculature. Deux mollets de coq plantés dans ses baskets et des épaules osseuses qui saillissaient des bretelles de portage comme un portemanteau.

Mes sentiments aussi changèrent. De la compassion, je passai à la peur. Je songeai aux lycéens tueurs de masse aux Etats-Unis. Nombre de jeunes hommes trouvent dans la frustration et la solitude, la colère nécessaire au passage à l’acte. Je craignais un carnage sur les terrains de sport ou au pied des HLM. Mais les malades mentaux sont plus souvent victimes que coupables. Je revins à l’empathie, puis, sans motif particulier, à la sympathie. Pourquoi le croire malade ? Il ne souffrait peut-être pas du tout. À quoi pensait-il ? À quoi offrait-il cette patiente résistance ? Quelle mission s’était-il donnée ? Je l’enviais parfois. J’admirais son obstination et sa lenteur. Il allait de l’avant. Je le voyais engager son corps dans une lutte. Avais-je résisté ? Avais-je même lutté ? N’avais-je pas, pour ma part, tout abandonné ? Puis son effort m’évoqua un rite pénitentiel ; je cherchai la faute que j’avais commise et la mortification que je méritais. 

Un soir de canicule, je sortis la chienne à la nuit tombée. Des centaines de personnes pique-niquaient sur les pelouses. Des familles et des groupes de jeunes adultes. L’esplanade entière vibrionnait de conversations, de tintements de verres. Il restait quelques lampadaires sous lesquels on jouait à la pétanque ou au Mölkky, mais la plupart avaient été caillassés, de sorte que la pelouse centrale était plongée dans le noir. Les écrans des portables y dansaient comme des lucioles. Je faisais boire la chienne à une fontaine quand j’entendis crier “Dumas ? Dumas ?”. C’était un livreur à vélo. Je reconnus les bandes réfléchissantes sur le sac isotherme. Sa peau noire luisait de sueur. Il cherchait ses clients dans la foule assise. Il enjambait les grappes. Il y avait une confusion sur la commande entre le nom et l’adresse. Certains ricanaient à son passage. D’autres répétaient “Dumas ? Dumas ?” En partant la chienne renifla son vélo qui gisait sur le côté ; les pneus étaient trop larges pour la ville.

C’est lui qui m’inspira cette histoire de “fantôme du Jardin Dumas”. Mais aussitôt, j’attribuai ce nom au jeune de la marche forcée. Je trouvais sa blancheur spectrale, et je l’avais vu plusieurs fois près du château et sous les fortifications. Si un être métaphorique hantait le Jardin Dumas, c’était lui. Cependant, à entendre le livreur répéter “Dumas ? Dumas ?”, une réflexion me vint. Je n’avais vu nulle part écrit le prénom d’Alexandre Dumas. Pour moi le Jardin Dumas portait le nom de famille d’Alexandre, comme Jaurès, Jean, et Hugo, Victor. C’était une telle évidence que je n’avais pas vérifié. Je pensais à Dumas-père, l’auteur des Trois mousquetaires, mais ça pouvait être Dumas-fils, celui de la Dame aux Camélias. En tant qu’ancien professeur de lettres, les deux m’auraient convenu. La forteresse était digne du Comte de Monte-Cristo.

Mais peut-être était-ce le nom du grand-père, le Général Dumas ? Le père de Dumas-père avait combattu en Vendée et commandé les armées de la Révolution en Italie, au Tyrol et jusqu’à la campagne d’Égypte. Il était né dans les plantations de Saint-Domingue, d’un père issu de la noblesse normande et d’une mère esclave d’origine africaine, dont il avait pris le nom. Placardisé par Napoléon, il ne comptait pas au nombre des généraux d’Empire. 

L’inauguration du Jardin Dumas était récente. Les autorités qui l’avaient présidée étaient des personnalités d’envergure nationale. L’opinion publique, à cette époque, était sensible aux questions mémorielles. Des secteurs s’étaient radicalisés. On déboulonnait des statues. On débaptisait des établissements. Le nom d’un général mulâtre, désavoué par le restaurateur de l’esclavage, père d’un romancier populaire métis et grand-père d’un dramaturge à succès, était idéal pour une ancienne caserne transformée en jardin public.

C’était si parfait qu’il était incompréhensible que ce ne fût pas écrit partout. J’imaginai une scénographie de portraits et de fac-similés de manuscrits sérigraphiés sur la façade des bâtiments désaffectés. Pourquoi pas un parcours pédagogique ? Il était trop tard pour vérifier, et la chienne se traînait dans la nuit étouffante. Nous revînmes deux ou trois jours plus tard faire le tour des bornes en métal. Nous passâmes d’abord par une animalerie pour acheter une laisse à enrouleur et un vermifuge. En sortant du magasin, je découvris qu’on était rue Sergent Dumas. 

Comment, sergent ? Général, voyons !

Arrivés au jardin, je googlai Sergent Dumas. Le site de la Ville consacrait un paragraphe à l’histoire de la forteresse. Deux lignes précisaient que la caserne avait été baptisée Sergent Dumas en 1942, à l’occasion du centenaire de la mort d’un certain Eugène Dumas (1819-1842). 

Qui était cet Eugène ? Ni le Général, ni Dumas père ou fils. Un homonyme. D’après les dates, un contemporain du père et du fils, mort à vingt-trois ans. Un sous-officier à qui l’armée française avait rendu hommage en pleine Occupation. Je m’assis à l’ombre d’un platane de la place d’Armes pour lire Wikipedia.  Eugène Hyppolite Marie Dumas, né en Lorraine de parents ouvriers agricoles, engagé à dix-huit ans, nommé caporal à vingt puis sergent à vingt-deux, était mort au champ d’honneur lors de la conquête de l’Algérie. Un peintre d’inspiration romantique avait représenté sa mort au feu. En cliquant sur la source, je trouvai une reproduction pixellisée du tableau et cette note en dessous : 

« Le 11 avril 1842, la correspondance d’Alger partait du camp d’Erlon sous l’escorte d’un détachement de vingt et un hommes, dont seize soldats du 26e de ligne, trois chasseurs d’Afrique et un sous-aide-major. Cette petite troupe, commandée par le sergent Dumas, fut attaquée à hauteur de Guerouaou par trois cents cavaliers arabes. Sommé de se rendre, Dumas préféra une mort certaine et se défendit héroïquement; mais accablé par le nombre et frappé de trois balles, il tomba en exhortant ses compagnons à la résistance : « Courage, mes amis ! Défendez-vous jusqu’à la mort ! ». Enfin des secours arrivèrent, mais il ne restait plus que cinq hommes debout de cette vaillante troupe. » 

Je collai le paragraphe entier dans un moteur de recherche et me retrouvai sur un blog d’histoire militaire. Il était extrait d’un ordre du jour du Général Bugeaud, daté du 14 avril 1842. Le futur vainqueur d’Abd-el-Kader menait une campagne dite de pacification pour laquelle il avait besoin de héros et de martyrs. Trois jours après la bataille, il citait les noms des soldats morts et concluait :  

“Voici les noms des vingt et un Français porteurs de dépêches. L’armée doit les connaître tous. La France verra que ses enfants n’ont point dégénéré, et que, s’ils sont capables de grandes choses par l’ordre, la discipline, et la tactique qui gouvernent les masses, ils savent, quand ils sont isolés, combattre comme les chevaliers des anciens temps.”

La place d’Armes était vide, écrasée sous le soleil ardent. Les feuilles des platanes, roussies, brûlées, jonchaient le sol avant l’heure. La chienne haletait, étendue de tout son long. C’était une erreur de l’avoir sortie par cette chaleur. Je songeai à la porter jusqu’à la fontaine quand je le vis soudain surgir à l’angle opposé. Il suivit un alignement de platanes, disparut derrière un bâtiment d’intendance désaffecté, réapparut de l’autre côté, et longea le grand casernement transformé en résidence étudiante. Le même pas ample et inéluctable de la marche forcée. Le même sac-à-dos lesté. Il me parut cependant plus grand et plus fort que d’habitude. Sa tenue était quasi complète. Il portait une chemise de combat et un pantalon de treillis coordonnés. Un bandana vert lui ceignait le crâne comme un fou de guerre. Le personnage était presque abouti. Il ne lui manquait qu’une paire de rangers avec jambières et un maquillage de camouflage. À la place, il portait des baskets de supermarché, de grandes chaussettes vertes dans lesquelles il avait fourré ses bas de pantalons, et sur son visage blafard, des lunettes de soleil premier prix.

Sous l’effet de la chaleur, sans doute, je crus qu’il venait vers moi. De quelle dépêche était-il porteur ? Quel message m’apportait-il, à travers le désert, au risque d’être assailli et défait ? Alors je compris qu’il allait à rebours de l’Histoire. Qu’il avançait à marche forcée vers le passé. Et tandis qu’il marchait, je voyais l’Histoire se fixer autour de lui comme des paysages. Je le vis sous l’Occupation traverser la place d’Armes, je le vis en estafette entre les tranchées, je le vis remonter le Congo, je le vis dans l’Atlas en tenue de spahi, je le vis avec la cocarde tricolore en Vendée, en Italie et en Égypte, je le vis sabre au clair dans les plantations de canne à sucre, je le vis en dragon dans le Poitou, en croisé sur les remparts de Jérusalem et en supplétif de l’armée romaine, assiégeant un oppidum.

Quand il passa près de moi, je lui soufflai à l’oreille : “Courage mes amis ! Défendez-vous jusqu’à la mort ! » et il s’évapora dans l’air en souriant, comme soulagé, comme guéri.

Hervé Gasser – août 2020

La Bataille de Sidi-Brahim – 1845 par Louis-Théodore Devilly (1859)

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