Lundi 13 avril

Lundi 13 avril – lecture Hervé Gasser
Le lundi treize avril, je tente une expérience :
Marcher un kilomètre à partir de chez moi
Ce soir le président prolongera d’un mois
Le confinement, et par acquit de conscience
Je veux savoir jusqu’où j’aurai le droit d’aller
Je pourrais tracer un cercle sur Google map
Mais il y a des fonctionnalités qui m’échappent
Et je dois sortir acheter des surgelés
(Le Picard est ouvert en ce lundi de Pâques)
Je charge une attestation sur mon téléphone
J’enfile un masque artisanal, je prends un sac
Isotherme et je sors en direction du Rhône
Je ne l’atteindrai pas, sans doute, je crois être
À quelque chose comme mille cinq cents mètres
Du pont de la Guillotière, en allant tout droit
On dirait qu’il a plu mais il ne fait pas froid
En tout cas moins qu’hier et sous les grands platanes
Le bitume adhère comme du cellophane
À cause du pollen encollé par la pluie
Je contemple un jogger qui fait un petit bruit
De scotch ou de mastic avec ses Adidas
Et le trottoir poisseux visiblement l’agace
Il traverse au feu rouge en face du kebab
 
Je voudrais composer un dodécasyllabe
À chaque intersection, mettre en vers les passants
Faire un alexandrin pour chaque commerçant
Façonner un quatrain, élaborer des rimes
Pour les distributeurs, les boîtes d’intérim
Le mobilier urbain, les bouches de métro
Non comme un monument aux morts ou aux héros
Mais comme un art martial, un genre de kata
Pour enjamber tout en souplesse la cata-
Strophe annoncée, comme un simple ralentisseur
On pourrait augmenter les antidépresseurs
On pourrait se remettre à boire en quantité        
On pourrait se complaire dans l’indignité
On pourrait s’abonner à Netflix ou Canal
En lançant des appels au sursaut national
Mais si le radical confine au ridicule
Et qu’on en est réduit à la vie d’homoncule           
Il faut documenter l’atmosphère inédite
Avec le vers français qu’ici je ressuscite
 
— Ta gueule Cyrano, laisse-nous respirer
A quoi joues-tu encore, au poète inspiré ?
Au philosophe ? Au druide, assis sur ton menhir ?
Rappelle-toi combien tu n’as rien vu venir
 
— Rien vu, rien entendu et surtout rien compris
C’est vrai, mais c’est en versifiant que je construis
Et découvre à la fois du sens, même ténu
Même presque inaudible, alors je continue
 
Huit-cents mètres, j’arrive à Saxe-Gambetta
Un trait d’union marie les deux hommes d’État
Qu’un siècle au moins sépare et je les imagine
Au Carrefour City peser leurs mandarines
Je ne suis pas venu depuis le mois dernier
L’agence de voyage a l’air abandonnée
Le soleil à travers la vitrine a jauni
Un totem en carton pour les États-Unis
A neuf-cents mètres, je m’arrête et je m’étonne
En entendant parler un couple hispanophone
Qu’il y ait si peu de bruit et que l’air soit si doux
Le printemps dirait-on n’a pas besoin de nous
D’ailleurs, j’ai l’impression d’être ici par erreur
Ou comme en revenant d’une vie antérieure
Et les autres passants sont autant de facteurs
De contamination, on s’écarte, on s’évite
Et pour se dépasser on marche un peu plus vite
En retenant son souffle comme des plongeurs
Voilà : un kilomètre exactement m’amène
Après le petit magasin de porcelaine
À l’angle de la rue du commandant Fuzier                               
Et je trouve en googlant l’aviateur officier
Abattu en dix-sept en combat aérien                                          
Deux pages d’une ancienne revue militaire
Qui le cite à Vincy, Carency et Verdun    
Et le montre à côté de Georges Guynemer
Où est la guerre ici à part sur les écrans ?
Et si je traversais serait-ce différent ?
Mais je m’en tiens à ma limite imaginaire
Et je flâne au coin de la rue comme un badaud
À côté d’un café nommé El Dorado                                               
(L’utopie des conquistadors et de Voltaire)
Les volets sont fermés, l’auvent est dégueulasse
Mais je rêve de boire un coca en terrasse
Avec mon frère aîné, ses Ray-Ban et ses clopes
La guerre, mon vieux, la guerre est une salope
Il faut enterrer les morts et tout reconstruire
Et ce vers était presque impossible à écrire 


FIN



À la veille du déconfinement, je mets un point final à 
mon journal en alexandrins. Composé de 16 chants et
512 vers, il couvre le premier mois de confinement, qui
me semble très différent du deuxième, notamment par 
la rhétorique guerrière et l'absence de terme. 
L'assemblage des images permet de reconstituer, à la 
manière d'un puzzle pousse-pousse, Les animaux malades 
de la peste, illustration de Gustave Doré pour la fable de 
La Fontaine. Hervé Gasser – 15 mars, 9 mai 2020
                                   
  

(7 commentaires)

  1. « A la veille du déconfinement je mets fin… » et je me surprends à penser  » ah non, pas déjà ! »
    Je vois que cette période est propice aux fantômes (votre frère en est, je crois) et moi aussi je rêve d’un petit café serré en terrasse avec mon père terrassé des poumons. Cela fera 6 ans pour la St Didier. Certains éphémérides n’ont rien d’éphémère. Bref …

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  2. Un super poème qui nous fait voyager avec toi à travers les rues que tu traverses et près des magasins fermés qui attendent leur réouverture. On imagine aisément les rues vides et toi qui es très inspiré par ce spectacle.
    Une réflexion me fait d(ailleurs sourire. C’est cette question qui t’est posée : « A quoi joues-tu ? Au druide assis sur son menhir ? » Personnellement, je n’aimerais pas être à la place du druide car être assis sur un menhir est fort inconfortable pour son fondement.
    Il n’en reste pas moins que cette longue balade t’offre l’occasion de faire un rêve des plus simples : te rafraîchir avec ton frère avec un Coca. Un de ces plaisirs tout simples qui nous manquent énormément depuis bientôt deux mois !

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  3. J’aime beaucoup de poème (et beaucoup d’autres, découverts ces jours-ci), son côté bancal, un rien foutraque, comme s’il allait tomber puis se relever aussitôt, retomber. Trouver du sens à tout cela appelle ce type de démarche par où l’on va sans savoir ce que l’on cherche, le trouvant pour aussitôt le reperdre. Le principe de sérenpidité appliqué à la lettre, au vers près.

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    1. Merci pour votre lecture et votre commentaire. Vous avez raison, c’est vrai que du sens se révèle en versifiant. Je fais l’hypothèse que ça ressemble à la méditation de la calligraphie. Ce journal de confinement en vers était pour moi une manière de documenter ce moment étrange et édifiant. Et j’ai pensé que l’alexandrin, à la fois savant et populaire (un peu snob et grotesque aussi, mais avec les deux pieds dans la langue française) était une bonne manière de tenter d’en faire quelque chose. hg

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