Les Catadioptres, de Lev Anrep

La première fois que j’ai entendu parler des Catadioptres, de Lev Anrep, c’est au cours de ma préparation au CAPES de Lettres modernes, à Rennes, en 1989-1990. 

L’auteur en avait lu un extrait dans le cadre d’un séminaire sur la littérature d’exil. Quelques semaines après la chute du mur de Berlin, l’intervention d’un écrivain d’origine russe était un évènement. Je n’y n’avais pas assisté mais son texte avait été inclus dans les lectures obligatoires. Il y racontait qu’enfant, il enviait les rejetons de la nomenklatura parce que leurs vélos importés avaient des catadioptres. Les petits réflecteurs jaunes ou rouges qui tournoyaient dans la nuit moscovite symbolisaient la distinction sociale et l’hypocrisie du régime.

J’ai souvent pensé étudier ce texte avec mes élèves, dont beaucoup sont issus de l’immigration, mais j’ai toujours renoncé à éplucher les kilos de paperasse qui encombraient mes étagères, et je les ai bazardés à l’occasion d’un énième déménagement.

Lev Anrep et ses Catadioptres me sont revenus à l’esprit l’année dernière, devant la machine à café de la salle des profs. Un jeune collègue enseignant de Sciences et Techniques de l’Ingénieur cherchait un texte littéraire pour des élèves de Terminale qui préparait un projet sur un dispositif d’optronique inspiré du principe des catadioptres. J’ai proposé le livre de Lev Anrep, sans cacher mon scepticisme sur les machins pluridisciplinaires.

C’est le respect dû à mon ancienneté qui l’a retenu de signifier mon erreur avec trop de cruauté. D’après lui, Les Catadioptres n’était pas un roman de l’écrivain Lev Anrep, mais un manuel d’optique du physicien Lev Anrep. Il l’avait d’ailleurs fait commander par le CDI.

Un peu vexé, je suis allé vérifier le jour même. Mes relations avec la documentaliste ne sont pas simples. Elle me reproche en tant que coordinateur de l’équipe de Lettres de ne pas être engagé comme elle dans l’innovation pédagogique. 

L’exemplaire des Catadioptres était emprunté, mais il était longtemps resté sur le présentoir des nouveautés avec un post-it “coup de cœur”. Selon elle, c’était un roman jeunesse où des amoureux séparés par la religion et privés de smartphone par leurs parents communiquent avec des catadioptres. Le garçon joue une sérénade muette et lumineuse au pied de la barre d’immeuble avec son phare de scooter. “Une variation un peu téléphoné sur le thème de Roméo et Juliette, estimait-elle, mais on n’attire pas les mouches avec du vinaigre”. 

J’ai raconté ce quiproquo à mon épouse. Elle m’a expliqué de manière condescendante – c’est le ton qu’elle emploie depuis qu’elle enseigne à la fac – que Lev Anrep est un universitaire britannique et Les Catadioptres, un essai sur les romanciers de la Génération perdue. Dans cet ouvrage de théorie critique, l’auteur fait une analogie entre les catadioptres inventés en 1917 pour l’armée, et la manière dont semblent dialoguer les romans des auteurs qui ont connu les tranchées : “une sorte d’intertextualité de frères d’armes, si sa mémoire était bonne, où le lecteur idéal est un écrivain qui a survécu au même enfer”.  Elle l’avait dans son bureau à l’université, à côté des Starobinski, Genette et Lukacs qu’elle étudie en cours. Elle m’a promis de le rapporter à la maison, puis s’est rappelé (ou a prétendu) l’avoir prêté à je ne sais qui.

C’est à notre époque un lieu commun qu’un texte varie en fonction du lecteur. Mais on atteignait avec Les Catadioptres un degré inédit. Il me fallait un exemplaire. La Bibliothèque municipale de Lyon n’en a pas. Les notices de Lev Anrep et des Catadioptres se renvoient l’une à l’autre sans plus d’information, sauf la mention de l’éditeur – un certain Spiegel à Gand qui n’a, semble-t-il, rien édité d’autre.

J’ai voulu passer commande sur le site de mon libraire : épuisé. L’image montrait une couverture jaune-orangé illustrée d’un motif abstrait évoquant un kaléidoscope ou un papier peint. La case “résumé” était vide et il était catalogué dans les rayons virtuels “Bien être” et “Développement personnel”. Il y avait un avis, un seul, celui d’un internaute anonyme qui signalait de manière lapidaire : “Un des plus grands romanciers polonais classé en psycho => livre mal rangé = livre perdu… :(”

Épuisé aussi sur une fameuse plateforme de commerce en ligne qui affichait, elle, ce résumé : “Avec un réalisme parfois terrible, Lev Anrep reconstitue le quotidien d’une troupe d’enfants perdus dans les ruines de Dresde à l’été 1945. Une grande fresque romanesque aux accents de conte philosophique.” Cette fois, c’est Coloc69 qui s’étrangle : “N’importe quoi, c’est un polar norvégien.” 

Depuis j’explore chacune des millions de suggestions des moteurs de recherches. Un blogueur niçois le mentionne comme un recueil de poésie d’inspiration symboliste où dominent les motifs du reflet et de l’écho. Sur un forum d’aide à la parentalité, une mère de famille est ravie de voir ses jumeaux dévorer cette saga d’héroïc-fantasy sur la quête d’un miroir magique. Et un site académique à destination des profs de philo l’indique dans une bibliographie sur la subjectivité du jugement esthétique, parmi des classiques des Lumières allemandes. J’ai aussi croisé un roman en anglais d’un certain Lev Anrep, intitulé The Reflectors – un drame social dont le personnage principal est agent de sécurité dans le stade des Crystal Palace à Londres.

Mais vendredi dernier, mon désarroi s’est accru de manière exponentielle. En sortant de chez le dentiste, je suis entré dans une librairie que je ne visite qu’à cette occasion. J’ai demandé au jeune homme chargé de l’accueil s’il avait Les Catadioptres de Lev Anrep, et il a mérité à mes yeux le noble titre de libraire quand il est revenu avec deux exemplaires ; l’un trouvé au rayon des littératures hispaniques, l’autre en parascolaire. 

Ils étaient identiques : format standard, jaune-orangé, kaléidoscope, deux-cent-soixante-sept pages éditées par Spiegel à Gand, sans date. Je les ai achetés tous les deux en masquant mon trouble, et me suis précipité dans un café pour les lire.

Le premier est un roman de facture classique dont le héros est un inspecteur des lapins et volailles sur les marchés de Buenos Aires. Le second est un recueil de nouvelles dans le genre fantastique ; une d’entre elles raconte l’histoire d’un livre dont chaque exemplaire est un livre différent.

Hervé Gasser – février 2020

Papier à motif répétitif, Manufacture inconnue, Paris (1805)
Source : gallica.bnf.fr

Rédigé par Hervé Gasser

Écrivain et enseignant, je vis et travaille à Lyon.

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