Dieu du livre s’enfuit en coulant

L’apport de Jorge Luis Borges à la bibliothèque en tant que thème littéraire est si important que toute variation après lui — si ce n’est avant lui — n’est que la répétition d’un des motifs qu’il a dessinés. 

Je me rappelle un poème anonyme publié dans la revue Sur, dont Borges fut un grand contributeur. Il ne porte pas de titre, mais il est dédié au jésuite Juan del Castillo, missionnaire espagnol tué par les Guaranis en 1628. Il raconte un miracle dans une réduction du Paraguay. 

La scène se déroule un Vendredi saint, pendant la messe de la crucifixion. Après avoir lu l’Évangile de Jean, le prêtre soulève la Bible à deux mains afin de présenter la parole divine aux indigènes convertis. Alors l’encre du livre se liquéfie et coule comme un sang noir sur ses avant-bras. 

Devant cette révélation du surnaturel, les enfants pleurent, les femmes chantent, les hommes se prosternent dans la terre battue ou fuient se cacher dans la forêt. Le prêtre pose le grand in-folio imprimé à Mayence sur son pupitre, l’ouvre avec ses mains noires comme des gants et découvre toutes les pages vierges. 

Le poète conclut par un vers ambivalent :

“Dios del libro huyó corriendo”.

Dieu du livre s’enfuit en coulant.

Ce vers m’est revenu l’été dernier au cours d’une intervention chez un particulier, dans le quartier d’Ainay à Lyon. C’était un jour de canicule, les trois fenêtres du salon étaient grandes ouvertes, et un reflet fit miroiter une goutte d’encre noire dans la bibliothèque, à mi-hauteur. L’hémisphère d’un demi-centimètre de diamètre luisait comme une bille de pétrole devant le premier tome des Œuvres de Marcel Mauss aux Éditions de Minuit. La marque de l’éditeur était à moitié effacée. Minuit avait coulé sur l’étagère. 

Dieu du livre s’enfuit en coulant.

Je pris l’ouvrage, amusé, mais l’encre me noircit les mains et, en quelques manipulations, toute la couverture fut salopée d’empreintes palmaires et digitales. Je descendis chercher l’acétone. 

Mes deux collègues s’étaient enfermés à l’avant de la camionnette pour boire une bière avec la clim. Une ligne jaune était franchie. La plupart des bénéficiaires du dispositif d’insertion souffrent de polyaddictions et le règlement de l’association prévoit des sanctions sévères pour la consommation d’alcool au travail. Je toquai à la vitre : la journée est finie. 

Ce genre de situation me fera bientôt arrêter le bénévolat. Les dépressions m’ont fragilisé et je ne peux plus jouer au contremaître. C’est dommage car le débarras de livres est une activité intéressante, où ce qui me tient de culture générale trouve à s’épanouir. Plus en tout cas que dans les classes de banlieue où l’Éducation nationale m’avait affecté.

Je retournai à Ainay le lendemain avec deux autres bénéficiaires. Je leur confiai une tâche à la cave le temps d’élucider la question de l’encre. En haut m’attendait un des héritiers de l’appartement, un quinquagénaire irascible qui travaillait à deux pas. La fratrie écartelée par l’indivision espérait que la vente de la bibliothèque paie l’EHPAD de la vieille mère. Les gens exagèrent la valeur des livres.

S’il n’y avait pas eu un mètre et demi de Pléiades, j’aurais été contraint de facturer notre intervention. Le client ne cacha pas sa frustration. Je lui parlai d’hygrométrie et montrai comment la lumière du jour avait jauni les couvertures. Je ne lui dis pas que le grand intellectuel qu’il voyait en son père avait accumulé les lectures de plage. Il promit de revenir à midi.

Une fois seul, j’enfilai des gants et une combinaison jetables pour feuilleter l’ouvrage de Mauss. L’encre avait lentement ruisselé vers le pied de page. Les lignes s’effondraient comme un puits, comme un glacier. Les mots dégoulinaient en longues coulures verticales qui évoquaient des cartes hydrographiques, des réseaux de neurones ou les racines des tubercules. Et gisait sur l’étagère une petite mer noire. 

Le second tome des Œuvres de Mauss présentait des dessins similaires. Mais la fonte ou la chute des caractères avait été un peu plus rapide : le tiers supérieur de chaque page était vierge. Je réfléchis alors à l’action de la gravité en fonction de la position des livres.

La Philosophie au Moyen-âge d’Étienne Gilson, rangée sur la tranche, présentait des coulures horizontales qui fuyaient la reliure. Les Fragments d’Héraclite, rangés par erreur tête en bas, donnaient à voir des caractères grecs qui s’échappaient vers le haut en troupeau affolé. Et dans une Encyclopédie des Techniques de Gestion posée à plat, l’encre avait traversé l’épaisseur pour s’accumuler dans les dernières pages, entièrement caviardées. 

Ce dernier cas élargit mes recherches. Je montai sur l’escabeau vérifier l’étagère la plus haute. Il y avait des prix littéraires, des biographies historiques, des thrillers et des almanachs, mais tous étaient entièrement vides. Les assemblages de feuilles écrus semblaient en attente d’impression. À l’opposé, les lourds livres d’art au pied de la bibliothèque étaient gonflés d’encre comme s’ils avaient bu tous les autres.

Les deux bénéficiaires remontèrent de la cave. Ils réclamaient du travail. Ils furent ravis d’enfiler les combinaisons de protection. Ils se croyaient dans une série américaine. À l’un, je demandai de scanner les livres ; à l’autre, de les emballer dans du film alimentaire. 

L’ambiance était joyeuse. Ils ne voyaient pas le problème. Le premier attribua à l’hypocrisie petite-bourgeoise la série de livres sans texte, tandis que le second, qui feuilletait le catalogue raisonné d’une exposition Delacroix, déclara ne rien comprendre à l’art abstrait. Nos manutentions projetaient de l’encre un peu partout ; ils attribuaient le phénomène à la canicule. Dans nos combinaisons mitraillées de taches noires, nous avions l’air de performers contemporains. 

L’héritier de l’appartement revint à midi pile. Il avait ruminé sa frustration. Notre spectacle acheva de l’irriter. Il nous accusa de saboter la bibliothèque pour l’emporter à vil prix. Il parla d’arnaque, de vol en réunion, de pilleurs de tombes. Ses mots étaient durs et son ton, humiliant.

L’un des bénéficiaires se vexa et monta au front. L’autre l’encourageait en ricanant. Je restai paralysé devant la violence. En reculant, l’héritier attrapa l’escabeau et le renversa sur mon camarade, le blessant à l’arcade sourcilière. Le sang coula aussitôt, à flots. 

Le rouge vif sur son visage hébété nous stupéfia tous les quatre. Il y eut une sorte de temps mort. J’en profitai pour le ceinturer et l’entraîner hors de l’appartement. Le second nous suivit en larguant des obscénités à l’héritier. Le soir, au téléphone, le directeur de l’association me confirma que celui-ci ne souhaitait plus faire appel à nos services.

Hervé Gasser – février 2020

Papier dominoté. Motifs floraux rehaussés de diverses couleurs, entrelacs de rubans, oiseaux, dais sur fond criblé. Impression dorée sur papier vert d’eau. / Leopold, Joseph Friedrich.
Source : gallica.bnf.fr

Rédigé par Hervé Gasser

Écrivain et enseignant, je vis et travaille à Lyon.

(3 commentaires)

  1. Excellent, mercis beaucoup pour ce texte.

    < (…) le directeur de l’association me confirma que celui-ci ne souhaitait plus faire appel à nos services.

    Pour résumer , donc:
    { LA SCÈNE FUTILE :

    – TOI RENDU
    – LUI VENDU !! }

    Étant l’anagramme de :

    { L E D I E U D U L I V R E S ’ E N F U I T E N C O U L A N T }

    … 😉 Le poète n’avait donc pas tout dit, … et alors, ceci étant, … vendu pour combien ?
    Le livre, bien sûr, pas le poète…

    Avec salutations amicales de Black-Eyed Susan

    J'aime

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