Le catalogue des surnoms

Je ne sais plus si je revenais d’une manifestation ou d’une séance d’analyse quand je fis un détour par le local d’une association anarchiste. C’était un modeste centre de documentation, deux ou trois pièces au rez-de-chaussée d’un petit immeuble dans un quartier quelconque de Buenos Aires, peut-être Flores ou Boedo, avec des tables et des chaises disparates, des étagères en aggloméré, quelques centaines de monographies et à peine plus de périodiques dans des boîtes d’archives, le tout à l’état de brocante, mais catalogué en Dewey.

Le documentaliste était un petit homme en blouse grise qui avait la vue basse, les cheveux peignés en arrière à la Chaban-Delmas et prétendit s’appeler Pommier, en français. Il avait le physique et l’attitude minutieuse d’une taupe. Il me présenta ses collections en partageant un maté brûlant, s’attarda au rayon des méthodes d’autodidaxie et pontifia sur le rôle de l’éducation pour la conscience politique des masses populaires. Je remarquai les couvertures érotiques d’une série de romans de gare. Il fallait bien attirer le chaland. Nous sirotions à tour de rôle l’infusion amère. Je changeai de sujet. Je cherchais des tracts, des revues, des affiches, du matériel de propagande du début du XXème siècle et des photos de manifestations. Je voulais documenter le caractère récurrent de certains slogans politiques. Pommier exhuma une pile de revues anarcho-syndicalistes. Malgré le papier jauni et la mauvaise définition des photos, c’était une mine d’or. Je m’assis pour noter les références, sans méthode, frénétique, pensant revenir avec un ordinateur et un appareil photo, décidant aussitôt de m’installer pour un mois, deux mois, jusqu’à l’hiver peut-être, sur cette table de cantine en stratifié vernis, entre le vert crème à la pistache et le jaune œuf-mimosa. 

Pommier aspira bruyamment dans la paille du maté. Je relevai la tête. Le bonhomme rondouillard coiffé comme un perroquet était accoudé à un fichier de bibliothèque. Le meuble avait une noblesse, une beauté singulière. Il dénotait dans ce bric-à-brac. En bois clair, haut comme un homme, avec six rangées de cinq tiroirs ornés d’une petite poignée en métal oxydé, il aurait pu classer des collections d’entomologie ou de sciences humaines dans une bibliothèque du XIXème siècle. L’anarchiste avait du goût. La taupe, un air malicieux. Je me levai et ouvris un tiroir. Plein de fiches bristol. Certaines tapées à la machine, la plupart manuscrites. Une écriture appliquée à l’encre bleue ou noire. Il y avait des noms, des adresses, des informations diverses. Cela ressemblait à un annuaire. Sans doute un fichier d’auteurs.

— Des acteurs ! corrigea Pommier. 

Il jubilait. Je regardai plus attentivement. Sous chaque nom, il y avait les opinions, les responsabilités partisanes, associatives ou syndicales, la participation à tel ou tel évènement et une kyrielle de parents, amis, connaissances, employeurs, collègues ou supérieurs hiérarchiques. C’était un fichier de service de renseignement. Un fichier de police politique. Il y avait aussi, et surtout, au verso de chaque fiche, comme un jeu de devinettes foutraque et machiavélique, un ou plusieurs surnoms. Pommier, visiblement, triomphait.

Les Argentins s’attribuent facilement des surnoms. On est vite Le Gros, Le Polack ou Le Rouquin, et dès qu’un qualificatif paraît vous aller, il faut le porter de bonne grâce, même s’il est péjoratif. Certains choisissent leur propre surnom et en négocient l’usage avec leur entourage. Le monde entier connaît celui d’Ernesto Guevara. C’est une manie sympathique et souvent innocente, d’autant plus courante qu’on descend l’échelle sociale, et qui traduit cet esprit de familiarité immédiate des sociétés américaines. Mais il suffit de parcourir les faits-divers pour découvrir une certaine économie de cette habitude dans les milieux criminels et policiers. Le surnom, c’est un nom de guerre. Un masque étrange et effrayant. Un costume de mystère qui aide à jouer son rôle et participe à la construction d’un mythe. C’est aussi une identité clandestine. Le surnom permet d’être reconnu dans un groupe et d’agir avec ses pairs en entretenant la confusion aux yeux des autres, le clan d’en face ou le monde officiel. C’est la nuit contre le jour, l’ombre contre la lumière, le trouble contre la clarté. Qui est qui ? Qui a fait quoi ?

Pour faciliter l’instruction des crimes commis sous la dictature, Pommier avait entrepris de révéler la véritable identité, celle de l’état-civil, de tous les acteurs de la vie politique ayant endossé une identité d’emprunt, de l’arrivée d’Isabel Perón à la présidence en 1974 à la chute de la Junte militaire en 1983. L’anarchiste s’était reconverti en auxiliaire de Justice. La taupe avait retourné la terre. Pommier revendiquait maintenant la mise au jour d’une dizaine de milliers de surnoms, correspondant à sept mille personnes, du pamphlétaire obscur au leader de faction armée, de l’éminence grise au chef de cabinet noir, du promoteur de basses œuvres au tueur à gages, en passant par les cohortes des petites mains zélées et sans grade : partisans, sympathisants, militants politiques ou syndicaux, agents de renseignement ou membres des forces de l’ordre appartenant à un réseau tentaculaire de structures locales, publiques ou secrètes. Le fichier était doublé par un fichier miroir permettant une recherche par pseudonyme. 

J’ouvris les tiroirs les uns après les autres. Ce meuble était une mécanique extraordinaire. Il fonctionnait comme une machine de magicien, comme l’accessoire d’un tour spectaculaire qui aurait pu s’intituler « Bas les Masques », « La Révélation du Monde » ou « La Grande Désillusion ». Je retournai les fiches dans un état d’excitation mentale qui mélangeait l’épiphanie, la curiosité morbide et la sidération. Au recto, il y avait des hauts-fonctionnaires, des hommes politiques, des chefs d’entreprise, des journalistes, des prêtres, des artistes, beaucoup de policiers et de militaires, toutes sortes de salariés, artisans ou fonctionnaires, et une armée de punteros, ces petites frappes de quartier que les partis utilisent comme relais d’opinion, agents de sécurité et rabatteurs pour les meetings de masse ; au verso, c’était Le Gros, Le Grand, Le Nain, Le Chauve, Le Boche, Le Turc, Le Fou, Le Débile… tout ce qu’on peut imaginer comme trait de personnalité. Un Ange de la Mort, un Étrangleur, un Écorcheur, des Dracula et plusieurs Bouchers laissaient peu de doute sur leurs compétences. Un assortiment de Pierre, Paul, Jacques et autres prénoms français, sonnait à la fois Résistance et Chic parisien. Un Petit Charles Manson (Mansoncito) avait signé un éditorial dans le bulletin professionnel de la police provincial. Lénine, Trostski et Mao étaient bien représentés, comme Elvis, Carlos Gardel, Superman, de nombreux personnages de Disney, et une variété de patronymes à consonance germanique, dont Goering, Goebbels, Himmler et Eichmann, qui rappelaient autant le tropisme argentin des nazis après-guerre que le tropisme nazi des argentins militaristes.

Texte extrait de La question homérique à l’occasion de la lecture du beau livre de Vincent Puente, Le Corps des Libraires, publié aux Belles Lettres en 2015. Merci à Dominique Barberet pour cette excellente suggestion. Hervé Gasser

Masque gagaku pour la danse intitulée Sanju Hajinraku. Anonyme. Aquarelle et gouaches.
Fonds Edward Gordon Craig (1872-1966) Source : gallica.bnf.fr

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