François Villon sous Séroplex



J’ai reçu Aurélien – appelons-le Aurélien – en consultation à la fin de l’hiver 2015 pour un syndrome anxio-dépressif avec prise de poids. L’anamnèse révélait une pénibilité professionnelle accrue dans un contexte familial dégradé, avec sans doute une fragilité héréditaire. Il prenait un traitement antidépresseur au long cours et j’imaginais qu’il était venu me voir pour renouveler son ordonnance en l’absence de son psychiatre habituel. Mais la fin de l’entretien prit une autre direction. Aurélien avait regardé en replay des extraits de On vous aura prévenus et une intervention de l’écrivain Jordi Cavall l’avait fortement impressionné. 

C’était après qu’un responsable politique eut incendié le plateau. Chacun redescendit en pression et Marie Clément présenta son album de bossa nova. La bienveillance qu’ordonnait son statut de grande dame de la chanson était redoublée par la révélation récente de ses troubles de l’humeur dans la presse magazine. Laurent Perruquier profita de la diffusion d’un extrait de sa chanson-titre pour aborder le sujet. Les paroles évoquaient ce mélange de mélancolie, de nostalgie et d’espoir qu’en portugais l’on nomme saudade. Et dans une ambiance devenue solennelle, Marie Clément posa son sac-à-main sur ses genoux, sortit un grand pilulier en plastique orange, puis en détailla le contenu en termes de molécules, de posologie, d’indication thérapeutique et d’effets secondaires. Il fallait, répéta-t-elle, briser les tabous sur la bipolarité.
 
Une vague d’émotion submergea le public et les invités. Le réalisateur offrait aux téléspectateurs des gros plans sur les sourires attendris et les regards embués. Seul Jordi Cavall, penché en arrière et les bras croisés, arborait une moue ironique. Et quand Laurent Perruquier lui donna la parole, il lança, bravache, qu’il n’avait pas préparé de critique de l’album parce qu’il était peu intéressé par la musique d’ascenseur, d’autant plus en français, mais qu’en revanche il voulait bien revenir sur ce chouette moment d’unanimité sentimentale. Alors les artistes se bourrent de médocs et tout le monde applaudit ? Tout le monde chiale de bonheur ? L’Art, Madame, l’Art, Laurent, c’est dealer avec son mal-être. Vous imaginez Baudelaire sous Temesta ? François Villon sous Séroplex ? Moi, j’ai jamais pris de médoc de ma vie ! De-ma-vie ! Pas même un somnifère. Quand l’angoisse me réveille, je vais aux putes ou j’écris un poème.
 
Dans le secret de mon cabinet, Aurélien fut catégorique : il voulait arrêter son traitement et vivre sans médicament psychotrope. Pouvais-je l’aider ? J’avais des réserves (je lui en fis part) mais j’avais juré de respecter la volonté de mes patients. Le suivi dura trente-six mois. Aurélien se soumit à une hygiène de vie contraignante : sevrage complet, régime alimentaire strict, programme sportif calibré, pratique intense de la méditation pleine-conscience et thérapies cognitivo-comportementales. Il quitta son emploi, divorça, déménagea, perdit la garde de ses enfants et la plupart de ses amis, enterra ses parents, se convertit au taoïsme, finança une formation et s’installa en travailleur indépendant. Le compte-rendu exhaustif de la cure est publié dans les Annales de la Neurodiversité. Lors de notre dernier rendez-vous, il dit que cette vie était dure et qu’il avait des regrets, mais qu’il voulait continuer de la vivre parce qu’il y avait des choses bien. En gros, conclut-il, c’était moitié-moitié.

Pendant ces trois ans, Jordi Cavall fut souvent convoqué dans mon cabinet, comme un totem imaginaire dont la présence surnaturelle disparut en même temps qu’Aurélien. Ma fille m’offrit pour mon anniversaire un de ses romans ; il me plut et j’en lus d’autres, mais je ne reconnaissais pas sous sa plume le personnage de télévision dont parlait mon patient. 

Celui-là resurgit samedi dernier. Depuis la fin de l’été, Jordi Cavall était au centre d’une polémique médiatique brutale qui lui coûta plusieurs prix littéraires et Laurent Perruquier l’invita dans On vous aura prévenus. Il apparut mal rasé, bouffi, les yeux ardents. Sa voix qui d’habitude avait le timbre de l’intense réflexion avait maintenant les accents du trouble panique. Et comme la France entière, je l’entendis demander pardon, s’aplatir, s’allonger et se débattre les quatre fers en l’air dans le labyrinthe dont il avait lui-même dressé les cloisons, jusqu’à cet aveu qui me sembla involontaire tant il paraissait isolé dans le motif complexe de ses excuses : vous le savez, Laurent, j’ai souffert toute mon enfance, et toute ma vie d’adulte je me suis gavé de médocs pour oublier cette souffrance. 

Je suis peut-être le seul à l’avoir relevé. J’espère être le seul.



Hervé Gasser – novembre 2019

Papier à motifs répétitifs dont ancolies et perroquet (1799)
Source : gallica.bnf.fr

Rédigé par Hervé Gasser

Écrivain et enseignant, je vis et travaille à Lyon.

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