L’appel



Après avoir écrit la date au tableau, Anne-Marie s’assit pour valider la feuille d’appel. Elle entra ses identifiants puis considéra les îlots clairsemés de sa classe de cinquième. Un archipel dépeuplé. Elle compta sept pré-ados, cinq ados et cinq adultes. La session s’ouvrit et sur l’écran jaillit une kyrielle de pop-up qui signalaient autant de difficultés administratives. Anne-Marie cliqua partout sur OK et la feuille d’appel apparut, constellée d’icônes colorées. Elle n’en avait pas besoin pour savoir que la classe qu’elle avait sous les yeux n’était pas celle qu’elle avait accueillie à la rentrée. 

En cause, d’abord, les grandes vacances. Plus le ministère en retardait la date, moins les élèves finissaient l’année. Jehan n’était pas revenu en classe depuis l’Ascension : son père assistant réalisateur l’avait emmené sur un tournage en République tchèque. Jasmine, Sandi, Luke et Leïa avaient profité de bons plans internet pour partir à l’étranger début juin. Maximin était chez ses grands-parents sur la Costa Brava et Ren au Japon.

Mais les départs avaient commencé dès l’automne. Quatre élèves, admis tardivement dans des filières sélectives (un sport-étude, une option rare et deux classes bilangues), avaient quitté l’établissement en octobre. Puis les parents d’Angelin l’avaient retiré du collège après lui avoir fait passer un bilan cognitif chez un neuropsychologue et refusé la mise en place d’un Plan d’Accueil Individualisé. A Noël ce fut le tour des jumelles, Lorelyne et Abigaëlle, d’être scolarisées à domicile. Leurs parents profs estimaient qu’elles avaient acquis toutes les connaissances du programme. Quant à Elias, il avait démissionné en mars. Le Conseiller d’Orientation – Psychologue avait suggéré à ses parents d’établir un contrat stipulant qu’il ne serait plus obligé d’aller en cours dès lors qu’il aurait validé les compétences du socle commun. Sans les items de savoir-être, il serait parti en janvier.

Les huit autres absents relevaient du dispositif 3+4 organisant une scolarisation sur un mi-temps annualisé. À chaque période, les bénéficiaires alternaient trois semaines dans la classe et quatre ailleurs. En fait, les exigences de l’individualisation avaient modulé le dispositif en fonction des besoins particuliers. Nolan et Féodora, diagnostiqués Haut-Potentiel Intellectuel, étaient en inclusion à la cité scolaire Langevin-Wallon – Nolan en 3e thérapeutique et Féodora en Terminale Abibac. Inès, Raja et Stefani étaient au Lieu Commun, le local associatif pour les enfants issus de la neurodiversité travaillant en partenariat avec l’Institut Greta Thunberg. Adam complétait son cycle 2 à l’école élémentaire Pauline Kergomard et Léonard repassait son permis piéton avec la police municipale.

Bien sûr, l’inspection académique veillait à ce que les absences fussent compensées. Anne-Marie accueillait régulièrement des jeunes de la classe-relais. Parmi les cinq grands ados qu’elle avait dispersés dans la salle, trois en étaient issus – les trois dans le cadre d’un suivi socio-judiciaire. Comme Anne-Marie avait une certification complémentaire pour les élèves en situation de handicap, la direction lui confiait les yeux fermés ces jeunes en rupture. Les deux autres ados étaient des mineurs isolés demandeurs d’asiles pour qui Anne-Marie élaboraient des activités d’alphabétisation.
 
Quant aux adultes, Anne-Marie avait l’habitude d’en avoir plusieurs en classe. Là, il y avait Jérôme, un Auxiliaire de Vie Scolaire en Contrat Unique d’Insertion qui prenait les cours à la place d’Enzo huit heures par semaine, Maëva, qui assistait Liam pour son Projet Personnalisé de Réussite Éducative, Mesdames Garcia et Faure, venues avec leur enfant dans le cadre du dispositif innovant “Parents au Collège”, et Sybille, une étudiante en L2 Arts du spectacle et assistante d’éducation à mi-temps que la vie scolaire mettait à la disposition d’Anne-Marie pour gérer les ados de la classe-relais. C’était la seule adulte autorisée à intervenir en matière de discipline. Une chaise vide l’attendait dans chaque îlot.



Hervé Gasser – novembre 2019

Maison d’arrêt de Soissons : Salle de classe
Source : Gallica.bnf.fr

Rédigé par Hervé Gasser

Écrivain et enseignant, je vis et travaille à Lyon.

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