Variation sur le thème de l’ingratitude



Je tiens cette histoire d’un ami qui travaille dans le cinéma. Elle se déroule dans le hall d’un multiplex du centre de la France. Mon ami avait organisé une avant-première pour une comédie (un peu bâclée) avec un vieil acteur parmi les plus célèbres. Appelons-le M.
 
M. octroyait une séance de selfies et de dédicaces. Dans la file d’attente, une vieille bourgeoise exhibait un grand cadre doré contenant la une d’un hebdo des années soixante qui montrait M. en jeune premier sublime, sauvage. Quand arriva son tour, elle se tortilla, minauda et le regarda avec tant d’insistance que M. comprit qu’il fallait la reconnaître, et la reconnut. Elle et son mari l’avaient hébergé, un hiver, cinquante ou soixante ans plus tôt. Ils s’étaient rencontrés dans une soirée à Auteuil ; eux venaient d’acheter une maison de campagne à retaper dans le Vexin ; lui chômait, sans fric, à la rue. 
 
M. se rappelait de tout, mais ça lui était pénible parce que la baraque n’avait pas de chauffage. Il vivait enroulé dans une couverture devant la cheminée, n’en sortait qu’afin de se laver au gant dans une bassine, puis “se bourrait la gueule au gin pour se dégeler une couille sur deux”. Le gin faillit le tuer. Il se tira dès que possible, sans rien dire, surtout pas merci. Le couple en fut un peu outré. Ils attendirent longtemps un signe, un petit mot. 
 
L’année suivante M. envoûta les écrans dans un chef-d’œuvre devenu un classique. La jeune femme acheta l’audacieux magazine et en fit accrocher la une au-dessus de la cheminée, la même cheminée que M. avait alimenté jusqu’au désespoir. Et elle répéta toute sa vie à ses amis, ses enfants, ses petits-enfants, tous ceux qui passaient devant la cheminée, comment cette maison de famille avait secouru un futur monument du cinéma. C’était sa petite pierre au grand édifice de l’Art.
 
La vieille fit glisser la feuille de papier glacé hors du cadre comme un trésor. M. refusa de signer et dit à mon ami de le débarrasser de cette commère. Mon ami lui prit l’épaule pour la guider vers la sortie. Elle n’en revenait pas d’être ainsi éconduite. Ses yeux écarquillés quémandaient une explication, quelque chose.
 
M. lança : “Je vous ai déjà remerciée en restant si longtemps, à vos yeux, redevable”.




H. Gasser – novembre 2019

Fleurs fanées dans un vase à long col – photographie (1907-1920) par Eugène Blondelet (18..-19..)
source Gallica.bnf.fr

Rédigé par Hervé Gasser

Écrivain et enseignant, je vis et travaille à Lyon.

(2 commentaires)

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