La question homérique – fin



Ensuite il y eut un dégât des eaux. Le voisin du dessous trouva son appartement inondé par dix jours d’absence. Je louais un meublé au huit-cent et quelques rue Cochabamba, au troisième étage d’un immeuble ancien, bardé de climatiseurs, en contrebas de l’autoroute urbaine qui sépare le quartier touristique de San Telmo de celui de la gare de Constitución. Ainsi mon allocation de recherche finançait-elle les études de médecine du propriétaire, une gravure de mode d’environ quarante ans qui révisait ses cours avec sa fille dans un porte-bébé.
 
C’était en avril 2007, juste après Pâques. L’automne austral. Je n’avais pas participé à la rentrée universitaire. J’étais seul depuis le barbecue de Noël. J’avais erré quelques fois sur le campus déserté par les grandes vacances, un campus à l’américaine allongé dans l’été, puis j’avais renoncé à faire deux heures de transports en commun pour m’enfermer dans un petit bureau de doctorants où je n’étais pas moins isolé que chez moi. Plus tard j’ai appris que Jorge Luis Borges occupait ses trajets domicile-travail en étudiant l’italien médiéval pour lire dans le texte la Divine Comédie. Je n’avais pas cette application. Aux trains de banlieue hors d’âge qui circulent bondés jusqu’aux marchepieds, aux enfants-camelots qui vendent avec bagout des fournitures scolaires et des lots de paires de chaussettes, à la masse agglutinée que le train disperse aux confins de l’agglomération, là où la ville s’enfuit dans la pampa, je voulais échapper.
 
Une sensation pénible s’installa au-dessus de l’estomac. Une doctorante m’envoya chez sa mère médecin. Elle me prescrivit un anxiolytique. Je n’avais jamais pris de benzodiazépine. Elle insista sur la combinaison médicament plus thérapie. Je trouvai une psychologue au sourire mélancolique pour deux séances par semaine. Je lui racontais avec autodérision ma vie à Buenos Aires et les anecdotes édifiantes de mon enfance. Cette thérapeutique associant molécule et rendez-vous réguliers, soulagea mon angoisse, non parce que j’allais mieux mais parce que j’étais actif. Je percevais plus ou moins l’aspect artificiel de ce dispositif. Un traitement substitutif de la dépendance aux relations sociales. Un subutex de l’amitié. Pour le mal-être, j’avais franchi plusieurs frontières psychiques. Mon espagnol s’améliora. La benzodiazépine accéléra l’automne.
 
Il y avait des jours étincelants où j’arpentais la ville avec une caméra numérique. Je filmais les commémorations de la dictature. Vingt-cinq ans après la chute de la junte militaire, ses victimes hantaient toujours la vie politique. Je suivais leurs traces dans la rue. Je ramassais la traîne longue de leur souvenir. Je viens d’écrire victime mais le mot faisait polémique. Certains disaient qu’il renvoyait les morts à une sorte de passivité. En les appelant victimes, on oubliait la cause pour laquelle les combattants avaient combattu et les militants milité, ou, selon le point de vue opposé, les valeurs au nom desquelles l’appareil d’état leur avait fait la guerre. D’autres au contraire utilisaient le mot victime pour insister sur l’innocence radicale des lycéens, étudiants, journalistes, sympathisants, et celle de leurs avocats, parents, amis ou voisins, contre qui le régime avait déchaîné des forces extralégales. Alors on les appelait les Disparus, pour réunir sous la même bannière tous ceux dont le corps avait été jeté par avion dans l’Atlantique ou ensevelis nuitamment dans la plaine anonyme, quel que fût le rapport de la personne à l’action politique. Des carnavals sans joie descendaient pour eux les artères de la capitale, inondées par l’absence. Le soleil répandait sur la foule une lumière crue. Leurs visages apparaissaient comme des fantômes autour du cou des manifestants et au pochoir sur les murs. Les grands-mères à fichu blanc portaient avec cérémonie la longue banderole des évanouis dans la nature. Ma caméra enregistrait la sarabande étrange des silhouettes en carton qui dansaient comme des spectres. Le jour baissait et les cortèges aboutissaient entre chien et loup sur la Place de Mai, face au palais présidentiel. Des orateurs haranguaient les manifestants et leurs discours terminaient invariablement par l’appel des manquants, qui répondaient présents, contre toute évidence. Parfois j’étais pris au vertige de la liste, à l’édifiante litanie du martyrologe. D’autres fois le spectacle mémoriel me consternait. Les slogans, les formules préparées, les expressions toutes faites, les leitmotivs saisissants, les rengaines caricaturales, les éléments de langage pesés à l’aune de la lutte immémoriale du bien et du mal, me navraient. Je voulais qu’en plus d’être juste, ce fût exact et beau ; c’était bien et laid, c’était mièvre. Le soir je dînais dans une franchise de pizzeria et je rentrais boire de la Quilmes ou du cabernet-sauvignon de Mendoza en regardant Des chiffres et des lettres sur TV5 Monde et la campagne électorale de Ségolène Royal. Quand les nuits d’orages faisaient déborder les égouts, je descendais voir le quartier submergé, les reflets dans l’eau noire des néons blafards, et si les plombs sautaient, je finissais les bouteilles à la bougie en écoutant la pluie tomber dans la courette. La justice est mièvre.
 
Le jour dont je parle, celui du dégât des eaux, je ne sais plus si je revenais d’une manifestation ou d’une séance d’analyse mais je fis un détour par le local d’une association anarchiste. Un modeste centre de documentation, deux ou trois pièces au rez-de-chaussée d’un petit immeuble dans un quartier quelconque, peut-être Flores ou Boedo. Des tables et des chaises disparates, des étagères en aggloméré, quelques centaines de monographies, à peine plus de périodiques dans des boîtes d’archives. Le tout à l’état de brocante, mais catalogué en Dewey. Le documentaliste était un petit homme en blouse grise qui avait la vue basse et les cheveux peignés en arrière à la Chaban-Delmas. Il prétendit s’appeler Pommier, en français, et m’invita à partager un maté brûlant. Il avait le physique et l’attitude minutieuse d’une taupe. Il me présenta ses collections, s’attarda au rayon des méthodes d’autodidaxie et pontifia sur le rôle de l’éducation pour la conscience politique des masses populaires. Je remarquai les couvertures érotiques d’une série de romans de gare. Il fallait bien attirer le chaland. Nous sirotions à tour de rôle l’infusion amère. Je changeai de sujet. Je cherchais des tracts, des revues, des affiches, du matériel de propagande du début du XXème siècle et des photos de manifestations. Je voulais documenter le caractère récurrent de certains slogans politiques. Montrer que les manifestants faisaient l’appel des absents avant qu’il y ait les Disparus. Il exhuma une pile de revues anarcho-syndicalistes. Malgré le papier jauni et la mauvaise définition des photos, c’étaient à un siècle d’écart les mêmes foules et les mêmes banderoles que celles que je filmais. Je m’assis pour noter les références, sans méthode, frénétique, pensant revenir avec un ordinateur et un appareil photo, décidant aussitôt de m’installer pour un mois, deux mois, jusqu’à l’hiver peut-être, sur cette table de cantine en stratifié vernis, entre le vert crème à la pistache et le jaune œuf-mimosa. 
 
Pommier aspira bruyamment dans la paille du maté. Je relevai la tête. Le bonhomme rondouillard coiffé comme un perroquet était accoudé à un fichier de bibliothèque. Le meuble avait une allure singulière. Il dénotait dans ce bric-à-brac. En bois clair, haut comme un homme, avec six rangées de cinq tiroirs ornés d’une petite poignée en métal oxydé, il aurait pu classer des collections d’entomologie ou de sciences humaines dans une bibliothèque du XIXème siècle. L’anarchiste avait du goût. La taupe, un air malicieux. Je me levai et ouvris un tiroir. Plein de fiches bristol. Certaines tapées à la machine, la plupart manuscrites. Une écriture appliquée à l’encre bleue ou noire. Il y avait des noms, des adresses, des informations diverses. Cela ressemblait à un annuaire. Sans doute un fichier d’auteurs.

— Des acteurs ! corrigea Pommier. 

Il jubilait. Je regardai plus attentivement. Sous chaque nom, il y avait les opinions, les responsabilités partisanes, associatives ou syndicales, la présence à tel ou tel évènement et une kyrielle de parents, amis, connaissances, employeurs, collègues ou supérieurs hiérarchiques. C’était un fichier de service de renseignement. Un fichier de police politique. Il y avait aussi, et surtout, au verso de chaque fiche, comme un jeu de devinettes foutraque et machiavélique, un ou plusieurs surnoms. Pommier, visiblement, triomphait.
 
Les Argentins s’attribuent facilement des surnoms. On est vite Le Gros, Le Polack ou Le Rouquin, et dès qu’un qualificatif paraît vous aller, il faut le porter de bonne grâce, même s’il est péjoratif. Certains choisissent leur propre surnom et en négocient l’usage avec leur entourage. Tout le monde connaît celui d’Ernesto Guevara. C’est une manie sympathique et souvent innocente, d’autant plus courante qu’on descend l’échelle sociale, et qui traduit cet esprit de familiarité immédiate des sociétés américaines. Mais il suffit de parcourir les faits-divers pour découvrir une certaine économie de cette habitude dans les milieux criminels et policiers. Le surnom, c’est un nom de guerre. Un masque étrange et effrayant. Un costume de mystère qui aide à jouer son rôle et participe à la construction d’un mythe. C’est aussi une identité clandestine. Le surnom permet à la personne d’être reconnue dans un groupe et d’agir avec ses pairs en entretenant la confusion aux yeux des autres, le clan d’en face ou le monde officiel. C’est la nuit contre le jour, l’ombre contre la lumière, le trouble contre la clarté. Qui est qui ? Qui a fait quoi ?
 
Et c’était bien pour faciliter l’instruction des crimes commis sous la dictature que Pommier avait entrepris de révéler la véritable identité, celle de l’état-civil, de tous les acteurs de la vie politique ayant endossé une identité d’emprunt, de l’arrivée d’Isabel Perón à la présidence en 1974 à la chute de la Junte militaire en 1983. L’anarchiste s’était reconverti en auxiliaire de justice. La taupe avait retourné la terre. Pommier revendiquait maintenant la mise au jour d’une dizaine de milliers de surnoms, correspondant à sept mille personnes, du pamphlétaire obscur au leader de faction armée, de l’éminence grise au chef de cabinet noir, du promoteur de basses œuvres au tueur à gages, en passant par les cohortes des petites mains zélées et sans grade : partisans, sympathisants, militants politiques ou syndicaux, agents de renseignement ou membres des forces de l’ordre appartenant à un réseau tentaculaire de structures locales, publiques ou secrètes. Le fichier était doublé par un fichier miroir permettant une recherche par pseudonyme. J’ouvris les tiroirs les uns après les autres. Au recto, il y avait des hauts-fonctionnaires, des hommes politiques, des chefs d’entreprise, des journalistes, des prêtres, des artistes, beaucoup de policiers et de militaires, toutes sortes de salariés, artisans ou fonctionnaires, et une armée de punteros, ces petites frappes de quartier que les partis utilisent comme relais d’opinion, agents de sécurité et rabatteurs pour les meetings de masse ; au verso, c’était Le Gros, Le Grand, Le Nain, Le Chauve, Le Boche, Le Turc, Le Fou, Le Débile… tout ce qu’on peut imaginer comme trait de personnalité. Un Ange de la Mort, un Étrangleur, un Écorcheur, des Dracula et plusieurs Bouchers laissaient peu de doute sur leurs compétences. Un assortiment de Pierre, Paul, Jacques et autres prénoms français, sonnait à la fois Résistance et Chic parisien. Un Petit Charles Manson avait signé un éditorial dans le bulletin professionnel de la police provincial. Lénine, Trostski et Mao étaient bien représentés, comme Elvis, Carlos Gardel, Superman, de nombreux personnages de Walt Disney, et une variété de patronymes à consonance germanique, dont Goering, Goebbels, Himmler et Eichmann, qui rappelaient autant le tropisme argentin des nazis après-guerre que le tropisme nazi des argentins militaristes.
 
Ce meuble à tiroirs était une mécanique extraordinaire. Il fonctionnait comme une machine de magicien, comme l’accessoire d’un tour spectaculaire qui aurait pu s’intituler « Bas les Masques », « La Révélation du Monde » ou « La Grande Désillusion ». Je ne cessais de retourner les fiches les unes après les autres, dans un état d’excitation mentale qui mélangeait la joie de la découverte, la curiosité morbide et la sidération. Mais le jeu prit fin quand surgit un nom qui raviva ma mémoire : Wolf.
 
Wolf. 
 
Le nom que François Vezin avait souligné dans mon livre de Nietzsche, dix ans plus tôt.
 
Wolf.
 
Wolf, le loup.
 
J’ai feuilleté trop de fiches pour retenir qui était Wolf. C’était un serviteur quelconque du Processus de Réorganisation Nationale, le titre que la junte militaire avait donné à sa politique générale, où l’expression Réorganisation Nationale portait l’idée d’extirper de la nation le germe du gauchisme, et où le mot Processus impliquait de lever toutes les barrières légales et idéologiques entravant l’esprit d’initiative des agents de l’appareil d’état. Wolf était peut-être le surnom d’un gendarme, membre d’un « groupe de travail », où le mot travail désignait l’exécution d’un civil dans une décharge au petit matin, ou bien celui d’un officier du renseignement militaire responsable d’un centre de détention clandestine pour qui la notion de renseignement justifiait l’emploi de la gégène, ou encore celui d’un obstétricien de l’Hôpital Naval qui prenait soin des disparues enceintes, où prendre soin signifiait donner le bébé à des familles respectables et en finir avec la mère, à moins que ce fut celui d’un gangster local chargé d’une sorte de délégation de service public en matière de violence, service public soudain compatible avec le service de ses intérêts privés. Je ne sais plus. Le jour même j’avais oublié qui c’était. Je ne voulais retenir que la coïncidence déroutante de trouver dans un fichier portègne élaboré par un anarchiste, un fichier sauvage des acteurs de la dictature, le grand méchant loup souligné par mon professeur de philosophie dans une conférence du philosophe de l’éternel retour. Ma pensée fonctionnait par associations d’idées. Elle traçait des sentiers qui bifurquent.
 
En rentrant rue Cochabamba, après un passage à l’épicerie pour acheter du vin, je trouvai la porte de l’immeuble grande ouverte, puis des seaux, des serpillères et des produits de ménage sur les marches de l’escalier. Les murs étaient éclaboussés. Les traces d’inondation montaient jusqu’au deuxième étage. Le voisin y pataugeait avec des éponges. Son studio s’était rempli comme un aquarium pendant qu’il passait la Semaine Sainte chez sa mère à Gualeguaychù. Je me faufilai sur le palier en serrant les bouteilles dans mes bras pour étouffer leur tintement, montai au troisième dans l’obscurité, entrai chez moi sans bruit, retirai mes chaussures et vérifiai en chaussettes les robinets et tuyaux accessibles. Je glissai une feuille d’essuie-tout sur les bondes et les joints. Ni fuite ni goutte-à-goutte. Rien. De l’humidité tout au plus. Le parquet grinçait sous mon poids. Je résolus de faire le mort sur le matelas en mousse. Allongé en plein jour, immobile, les yeux fixés sur deux broderies accrochées au mur jaune pastel, j’étais à l’affut des bruits de l’immeuble. Il fallait repérer l’origine des bruits de pas et des claquements de portes qui traversaient les cloisons. Des éclats de voix et de télévision résonnaient dans la cour.
 
La nuit venue, j’étouffai la détonation du premier bouchon, puis j’essayai d’écrire à Etienne Tassin. Enième tentative. Les précédentes finirent à la poubelle de ma messagerie. Je ne savais pas comment m’adresser à mon directeur de thèse. Envoyer simplement des nouvelles me semblait indigne du travail universitaire. Les anecdotes et les tracas étaient hors sujet. L’aveu d’un certain mal-être, déplacé. L’angoisse pouvait être surpassée par la pensée, et la pensée était réalisée dans l’écriture, dans les œuvres. Quand elle n’est pas à l’œuvre, la pensée est une brume traversée de motifs répétitifs. Il y avait aussi, comme maintenant, une volonté de dire les choses de cette manière exacte et belle qui les rend plus difficiles à dire. J’en conclus que je ne pouvais rien lui envoyer d’autre qu’un article, résultat d’un travail de longue haleine. En attendant, il fallait supporter l’isolement comme un ethnographe sur son terrain de recherche. Il était d’ailleurs probable qu’en creusant ma solitude, j’approfondissais ma réflexion, pensai-je.
 
J’avais rencontré Etienne Tassin trois ans plus tôt. Je voulais reprendre des études après un long voyage. La sociologie s’était présentée comme une solution. Pas la grande porte, une petite porte. Une voie déconsidérée, un trou de souris. L’issue de secours à l’arrière d’un bâtiment industriel. Un peu l’entrée des artistes, aussi. Il fallait néanmoins une lettre de motivation. Entretien au premier étage de la tour Montréal, sur la dalle des Olympiades, en face de Tolbiac. D’anciens locaux de l’ANPE occupés par l’UFR de Sciences sociales. Une ambiance de ressources humaines. Linoleum antidérapant, faux-plafonds et dalles de néons. Un agent administratif m’indiqua le box en préfabriqué du responsable de la formation. J’attendis devant la baie en plexi avec store occultant. Un homme surgit d’une porte coupe-feu, la cinquantaine fringante, sac-à-dos, pantalon dockers et manches retroussées. Affairé, il sourit, interrogatif. J’explique que j’ai rendez-vous.

— Avec moi ? 
Je désigne l’étiquette marquée Etienne Tassin sur le chambranle en PVC :
— Avec lui,
— Ah mais lui, c’est moi.

Son air amusé témoignait d’une clarté d’esprit. Les arêtes de son visage, fines et symétriques, dessinaient un volume régulier, un solide de Platon. Il n’avait pas cette attitude bancale de certaines intelligences supérieures. Parfois, quand le cerveau pèse, il faut trouver des échappatoires. Le regard est fuyant et le corps adopte des angles, des complexités. Etienne Tassin, lui, respirait la santé. Et non une santé explosive ou dominatrice, pas un leadership, mais une humanité de douceur et de sérénité, une aura. Il ouvrit la porte et m’invita à m’asseoir tandis qu’il irait au secrétariat chercher mon dossier de candidature. Je restai seul dans un contrejour. C’était un bureau exigu avec de la moquette et du mobilier en mélaminé laqué noir. Un espace de travail. Quelques livres sur une petite armoire à rideau et une affiche pour une conférence de la philosophe Hannah Arendt, au début des années 1970, à New York.
 
Il revint avec mon dossier et s’assit pour lire ma lettre. Le trac m’envahit, disant l’importance que cette rencontre avait prise. Ce qui était jusque-là une démarche hasardeuse, aux conséquences limitées, mobilisa d’un coup mon attention. Je voulais être admis. Je voulais rester auprès de lui. Je voulais qu’il me reconnût. Mais il ne demanda pas plus de motivation. Au contraire, il me sembla qu’il passait, lui, un entretien. Il me présenta la formation, précisa son intention générale, détailla les problématiques abordées dans chaque cours, souligna la richesse des sujets et l’intérêt que j’y trouverais. Je hochais la tête avec avidité. J’avais un premier aperçu de cet esprit de synthèse qui était le talent hors norme d’Étienne Tassin. J’aurai souvent l’occasion de mesurer sa maîtrise, à un degré extraordinaire, de cet aspect de l’art oratoire. Je le verrai clôturer de nombreux séminaires, journées de recherche et cycles de conférences, dans les salles de la tour Montréal, dans les amphis de Jussieu, dans les locaux de l’EHESS et à la maison de l’UNESCO. Il parvenait en quelques minutes à élaguer le propos souvent ardu et obscur des philosophes, sociologues ou anthropologues, à restituer les interventions et à tisser des liens avec une limpidité qui réveillait l’auditeur. En sport, il arrive qu’un seul geste technique illumine la partie entière. Si la pensée était un sport, la synthèse de Tassin serait ce geste technique. Il mettait de l’ordre dans le ciel des idées. Il soulageait la complexité ; il en trouvait le motif, il en révélait le sens. Ce que la clarté peut être éblouissante. Il était d’ailleurs épatant de voir combien cette aptitude intellectuelle était assortie avec la tranquillité générale de son attitude, comme si l’esprit de synthèse s’accordait avec l’ataraxie, l’état de quiétude dont Epicure fait la condition du bonheur. Mais il était encore plus remarquable – ou suggestif, pour utiliser un adjectif qu’il employait souvent – de noter que ce principe d’harmonie était en contradiction avec les idées qu’il défendait en matière politique, à première vue. À l’inverse de nombreux philosophes qui ont fait de l’absence de trouble l’horizon de la politique, Etienne Tassin considérait que le conflit était le propre de la vie de la cité et la discorde, une condition humaine. Il avait déjà publié un beau livre1 sur Hannah Arendt, dont il retenait la définition du monde – ce qui naît de l’action en commun – et venait de sortir un essai2 dans lequel il travaillait la notion de cosmo-politique, de politique du monde, à partir de la place de l’étranger – réflexion qu’il poursuivit jusqu’à s’engager auprès des migrants à Calais. Le conflit est indéracinable des sociétés humaines – il parlera plus tard, en reprenant les mots de Maurice Merleau-Ponty, du maléfice de la vie à plusieurs3 – mais en agissant avec les autres, on fait l’expérience de la liberté et on déploie un monde commun. En janvier 2018, Etienne Tassin mourut après avoir été renversé par une voiture à la sortie d’un théâtre. Il avait soixante-deux ans. Réflexion faite, c’est peut-être cela même qu’il faisait quand il tissait des liens entre les interventions d’un colloque et quand il accueillait des étudiants de tous les horizons avec une incomparable hospitalité : un monde commun. J’étais sorti de cet entretien avec un maître et un parcours de recherche pour trois ans. Etienne Tassin m’avait proposé de le suivre, comme Virgile aux Enfers, pour déjouer les intitulés abscons sur la carte des formations, et jusqu’à, peut-être, si je le souhaitais, si j’en avais la force, la thèse.
 
Trois ans plus tard, ma vie à Buenos Aires, isolée et cérébrale, n’avait rien de commun avec une vie politique. Voulant lui écrire, je cherchais les mots aptes, les mots dignes. L’esprit cognait au fond de l’impasse ; il fallait diluer, diluer ; l’alcool amortissait les coups. Au portemanteau pendaient ma veste militaire teintée bleu marine et un sac besace en polyamide contenant une caméra mini-dv, des batteries, des cassettes et des carnets à spirales que je couvrais de notes compulsives comme si la main était animée par des fibres nerveuses alimentées par la tension au-dessus de l’estomac ; à mes pieds s’amoncelaient des quotidiens argentins – des dizaines de Pagina 12 et de Clarin où je suivais le fait-divers sordide d’un jeune maçon analphabète qui, accusé du viol et du meurtre d’une bourgeoise dans une zone résidentielle clôturée, était peut-être le bouc émissaire d’une partie fine ayant dégénéré ; et sur la table à rabats, copie d’un modèle Ikea, mon ordinateur portable côtoyait des tas de feuilles de brouillon, des verres vides, un cendrier plein, du matériel de montage vidéo, un essai de philosophie politique sur Hamlet que je m’appliquais à traduire plusieurs heures par jour comme s’il fallait justifier ma rémunération en nombre de mots, ainsi qu’une trentaine de livres en espagnol dispersés en petites piles comme des totems ou alignés contre le mur, notamment trois volumes d’histoire argentine couvrant le XXème siècle jusqu’à la guerre des Malouines, des classiques en poche de Borges, Cortazar et Garcia Marquez, l’édition définitive du rapport de la Commission Nationale sur la Disparition des Personnes, deux enquêtes de Miguel Bonasso, l’une sur une école militaire reconvertie en centre de torture, l’autre sur les manifestations massives de décembre 2001, l’édition en espagnol de plusieurs ouvrages de philosophie politique d’Hannah Arendt et de Claude Lefort, la biographie de Rodolfo Walsh et cinq livres écrits par cette figure du journalisme d’investigation, plus une dizaine d’essais sur l’anarchisme, les guérillas, les mouvements sociaux, le terrorisme d’état et l’impérialisme américain, dont les Veines ouvertes de l’Amérique latine d’Eduardo Galeano et deux recueils dans une collection d’inspiration situationniste intitulée Contrapoder – la plupart achetés en flânant dans les vastes libraires de l’avenue Corrientes avant que leur entrée me fût interdite, comme celle des bibliothèques, par l’irrépressible vertige que je ressentais devant les étals et les étagères où du sol au plafond s’entassaient des milliers de références bibliographiques dans une ambiance de musique populaire et de spots aveuglants, au point qu’une fois, alors que je ne parvenais déjà plus à ouvrir les livres, même ceux que j’avais lus et annotés, parce qu’il me semblait que chaque phrase était une porte ouverte sur un espace à plusieurs dimensions, je m’étais accroupi les yeux fermés au pied d’une gondole, puis j’étais sorti de la librairie comme on s’échappe et j’avais vomi dans le caniveau, parmi la foule, les taxis et les enseignes lumineuses de ce Broadway sud-américain, en ruminant cette alternative : soit je tenais à distance ces objets denses, sources de lumière noire, quasi radioactifs, soit j’entrais dans la Bibliothèque de Borges et parcourais son Jardin aux sentiers qui bifurquent jusqu’à me perdre définitivement dans la pampa en jouant du couteau.
 
Au matin débarqua mon propriétaire. Il était alarmé mais il chuchotait pour ne pas réveiller sa fille dans le porte-bébé. Il ajoutait à ses grimaces et aux grands gestes souples par lesquels il désignait l’appartement du dessous et les multiples hypothèses de fuite d’eau, un mouvement du torse, léger et régulier, comme un ressort, qui berçait sa fille et soulevait en rythme sa magnifique mèche noir de jais. Je fis l’étonné, désignai l’ordinateur, prétendis être au travail. Il coupa l’eau et partit.
 
Le même jour, il m’adressa deux plombiers en salopette. Un petit gros et un grand maigre que je surnommai aussitôt Mario et Luigi. Ils ouvrirent l’eau, cherchèrent la fuite, me racontèrent un charabia dont je ne compris qu’une histoire de week-end, coupèrent l’eau et partirent. Quand je fermai la porte derrière eux, le temps prit un aspect étrange. Un mélange d’hébétude et de panique. L’urgence dans le vide. La lumière automnale sembla se crisper. Les reflets sur le parquet formaient des taches mobiles. L’air pétillait. Je marchai jusqu’à Puerto Madero et pris un ferry pour Colonia del Sacramento, en Uruguay. Je me souviens de la promenade au bord du fleuve, de la lumière épuisante sur le Rio de la Plata, des mimosas, de l’espace immobile, de l’intensité inédite du réel ; Je me souviens que je couvris un carnet à spirales de notes anxieuses à propos d’une carte mentale intitulée la Société des Surnoms et d’un monde fabriqué par la violence politique ; je ne me souviens plus de l’hôtel, ni pourquoi je suis rentré. Peut-être pour ouvrir à Mario et Luigi. Le propriétaire ne voulait pas leur confier la clef. Il se méfiait d’eux comme dans un western. Moi, je croyais qu’une demi-journée de travail suffirait. Mais il fallait commencer par trouver la fuite. Personne n’avait les plans des canalisations, ils entreprirent de creuser le sol à sa recherche. Jour après jour, pièce après pièce, et sans jamais cesser de bavarder, ils soulevèrent les dalles du carrelage, décollèrent le linoléum et firent sauter les lattes du parquet, de la salle-de-bain à la cuisine en passant par la pièce principale où je simulais la concentration sur l’ordinateur. Ils creusaient au doigt mouillé, et faisaient apparaître des tuyaux de tout diamètre en même temps qu’un réseau inextricable de câbles électriques et d’antennes de télé plus ou moins hors d’usage. Ils restaient parfois perplexes devant des sections de fils non identifiables. Je me souviens de Mario essayant de deviner en tapant dessus si un tuyau de cuivre était une arrivée d’eau ou de gaz, tandis que Luigi allumait une cigarette.
 
Ils avaient des horaires de bureau qu’ils respectaient le moins possible, des week-ends prolongés et des semaines à trous. L’automne avançait vers l’hiver, la température baissait. Prisonnier de leur emploi du temps, j’employais ma détention grotesque à poursuivre la traduction que j’avais commencée. C’était un essai4 sur Hamlet dont l’auteur, un professeur de philosophie argentin, proposait une lecture politique. Il considérait que Shakespeare balançait, en quelque sorte, entre les théories de Machiavel sur l’action et celles de Hobbes sur l’état et la guerre de tous contre tous. Mario me regardait suspicieux. Ma présence l’importunait. Il fit plusieurs remarques acerbes sur le travail intellectuel. Luigi me prêta un casque anti-bruit. Il avait l’air navré. Et tandis qu’ils tapaient, creusaient, fouillaient, sondaient, perçaient, sciaient et soudaient au hasard ou pour faire des étincelles, j’étais emberlificoté dans d’absconses difficultés entre l’anglais, l’espagnol et le français au sujet d’un savant trait d’humour noir de Shakespeare. Il s’agissait de comprendre le sens politique du jeu de mots dans l’acte IV. Après que Hamlet a tué Polonius, le premier ministre, le Roi l’interroge :

Le Roi : — Eh bien ! Hamlet, où est Polonius ?
Hamlet : ­­— À souper.
Le Roi : — À souper ! Où donc ?
Hamlet : ­­— Quelque part où il ne mange pas, mais où il est mangé : une certaine assemblée de vers politiques est attablée autour de lui.
 
C’est cette « assemblée de vers politique » qui pose problème. La traduction française est contrainte d’omettre la polysémie du mot anglais Worms. Il désigne à la fois les vers qui sont en train de manger le cadavre de Polonius, et la ville de Worms en Rhénanie où s’est tenue à plusieurs reprises l’assemblée générale des Etats germaniques, entre le IXème et le XVIème siècle. Cette assemblée politique étant connue sous le nom de Diète de Worms, c’est l’occasion pour Shakespeare de faire un calembour multiple et érudit entre le régime politique dont cette assemblée (Diet of Worms) est la principale institution, et le régime alimentaire (diet) des vers (worms) en train de dévorer le premier ministre.
 
Le chantier progressait autour de moi. Assis devant l’ordinateur, j’observais du coin de l’œil Mario creuser avec une truelle, debout dans la tranchée jusqu’à mi-cuisse, tandis que Luigi fumait accroupi sur un seau qu’il remplissait de terre humide quand ça lui chantait et allait vider je ne sais où. C’étaient deux fossoyeurs au travail. Ils partaient soudain chercher une pièce et ne revenaient pas. Alors je me croyais enterré vivant entre les étages. Je devinais les vers (worms) grouiller dans l’humus. Des insectes fuyaient. L’anxiété qui habitait sous le plexus, au-dessus de l’estomac, se diffusait comme une lumière noire à travers mes membres. J’éprouvais un sentiment de putréfaction. Je sentais des odeurs intolérables. J’ouvrais l’eau le temps de faire chauffer à la bouilloire de quoi remplir un seau en plastique pour me laver au gant dans la baignoire. Je frottais de plus en fort. Je ne dormais plus. Je ne tolérais plus qu’une marque de spaghettis (diet). Je ne sentais plus le chaud ni le froid mais une sorte d’éblouissement permanent. Le monde m’apparaissait comme un décor de cinéma, une façade sans épaisseur, posée dans l’univers, dans le vide. Les mots prenaient une densité jamais vue, comme des mottes de terre arrachées à la réalité. J’oscillais entre diverses extrémités selon les heures du jour et de la nuit. Un moment j’étais liquéfié dans la nostalgie et je buvais du vin rouge en pleurant devant Youtube, puis j’enchaînais, frénétique, des séries de pompes et d’abdominaux, ou j’errais sur les sentiers qui bifurquent de Google, ouvrant avec nervosité autant de fenêtres que de pistes à explorer toutes affaires cessantes. C’est dans cet état d’esprit de coq-à-l’âne que je tapai « Wolf question homérique » dans la barre de recherche de Wikipedia, qui m’offrit aussitôt la solution de l’énigme :
 
« En 1795, le philologue allemand Friedrich August Wolf publie en latin des Prolegomena ad Homerum qui déclenchent une vive controverse et marquent le début de la question homérique : un débat savant, riche et passionné… »
 
C’était précisément le texte que François Vezin nous avait dicté pendant presque un an. Il n’avait révélé son auteur qu’à moi, par un seul mot souligné dans une conférence de Nietzsche. Je le compris là, dix ans plus tard. Les Prolegomena ad Homerum de Friedrich August Wolf sont encore aujourd’hui inédites en français.
 


Lyon, juin-octobre 2019


Notes :

1. Etienne TASSIN, Le trésor perdu : Hannah Arendt, l’intelligence de l’action politique, Paris Payot Rivages (1999)
2. Etienne TASSIN, Un monde commun : pour une cosmo-politique des conflits, Paris Seuil (2003)
3. Etienne TASSIN, Le maléfice de la vie à plusieurs : la politique est-elle vouée à l’échec ? Paris Bayard (2012)
4. Eduardo RINESI, Politica y tragedia : Hamlet entre Hobbes y Machiavel, Buenso Aires Colihue (2003)

Rédigé par Hervé Gasser

Écrivain et enseignant, je vis et travaille à Lyon.

(2 commentaires)

  1. Encore une fois, je suis sous le charme! Une lecture-sans doute trop rapide-ne suffira pas. Il faut que j’y revienne plusieurs fois. De cette première fois,je vous livre un florilège:
    -« cette table de cantine en stratifié vernis, entre le vert crème à la pistache et le jaune œuf-mimosa.  » (l’équivalent XXIème siècle du petit pan de mur jaune!)
    -« cette alternative : soit je tenais à distance ces objets denses, sources de lumière noire, quasi radioactifs, soit j’entrais dans la Bibliothèque de Borges et parcourais son Jardin aux sentiers qui bifurquent jusqu’à me perdre définitivement dans la pampa en jouant du couteau. »
    -le meuble de Sieur Pommier : « En bois clair, haut comme un homme, avec six rangées de cinq tiroirs ornés d’une petite poignée en métal oxydé, il aurait pu classer des collections d’entomologie ou de sciences humaines dans une bibliothèque du XIXème siècle. » (je veux le même!)
    -« l’assemblée de vers politiques » et son impossible traduction.
    et, « last but not least » la découverte de l’adjectif « portègne » …

    Aimé par 1 personne

  2. Merci beaucoup pour votre commentaire. Je suis ravi que mon texte vous ait plu et très touché que vous releviez ces petites images que je prends tant de temps à dessiner, colorer et vernir, comme ce détail de la vue de Delft face auquel Bergotte songe à l’écriture, à la composition de la phrase, et meurt.

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