Les cours de François Vezin étaient, comme certaines pièces de théâtre, précédés d’une sorte de prologue en forme de pantomime. J’ai dit que l’action proprement dite commençait à 8 h 05, mais l’acteur principal accueillait les spectateurs longtemps avant la levée de rideau. La salle était ouverte et illuminée dès 7 h 30 – peut-être avant, qui sait ? – et tandis que les premiers arrivés prenaient place en bâillant, Monsieur Vezin glissait entre les rangs clairsemés pour distribuer sans une parole des photocopies. Au théâtre, ce serait un programme, un livret de présentation ; en classe, un document pédagogique en lien avec la séance. L’astucieux Vezin, lui, déposait sans un mot des feuilles qui, à première vue, n’avaient aucun rapport avec rien. Je crus que c’était une manière de récompenser les plus en avance, comme les bons points de l’ancienne école. La logique était moins accessible. Le premier arrivé pouvait recevoir la couverture d’un livre, le deuxième une page de dictionnaire, le troisième et le quatrième rien, le cinquième un article de journal, encore rien jusqu’au dixième et les trois suivants un texte en latin, en allemand ou en grec ; chaque jour différemment et de cette manière éparse et sans suite jusqu’à l’entrée en classe du troupeau des ponctuels.
 
J’ai déménagé si souvent depuis 1997 que tout ce qu’il reste de mes études tient dans une boîte d’archives. À l’intérieur, il y a un porte-vue qui contient les documents que François Vezin m’a donnés avant 8 h 05. Je vais en utiliser certains plus tard, mais je peux déjà tenter un inventaire un peu raisonné des autres.
 
Plusieurs s’interprètent comme des incitations à découvrir un poète, un artiste ou une œuvre récente : un prospectus pour la pièce Alain Sachs Fou d’amour au Théâtre de la Renaissance, un article1 au sujet du peintre Simon Hantaï, un compte-rendu2 de l’exposition d’Emil Schumacher au Jeu de Paume, la couverture d’un recueil de poèmes de Robert Marteau intitulé Le Louvre entrouvert3, celle du Sujet Monotype4 de Dominique Fourcade (ouvrage multiforme dont le personnage principal est Degas) et une recension5 d’un recueil de Paul Célan.
 
D’autres s’inscrivent dans l’actualité de la pensée en signalant la parution d’un ouvrage ou en participant d’une polémique intellectuelle : la quatrième de couverture des Clairières du bois6 de la philosophe espagnole Maria Zambrano et deux articles du Monde, le premier7 annonçant sa traduction en français et le second8 sa mort ; un essai de Raymond Aron sur Soljenitsyne et la gauche européenne dans la revue Commentaire9 et une chronique10 de l’écrivain et dissident russe intitulée La Cloche d’Ouglitch ; un billet11 de Paul Thibaud sur la mémoire de la Guerre d’Algérie et la une12 en allemand d’un quotidien de Francfort sur le rôle de l’écrivain Ernst Jünger comme officier de l’administration militaire d’occupation à Paris en 1941.
 
D’autres enfin sont des extraits d’œuvres majeures de la pensée occidentale ou les évoquent : plusieurs paragraphes du Livre IV des Parties des animaux d’Aristote (en latin), le Poème de l’Âme d’Avicenne, une présentation d’Averroès comme “figure arabe de la rationalité européenne” par Alain de Libera, la première des Ballades de Goethe en édition bilingue, la préface de la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, deux pages en allemand des Fragments Posthumes de Nietzsche consacrées au progrès, à Dostoïevski et à la tragédie, un polycopié à propos de Juan de Mairena, le professeur de philosophie idéal imaginé par Antonio Machado, et un texte sans date ni auteur intitulé Sur la madone sixtine – renseignements pris, il est de Martin Heidegger.
 
Mais il faut ranger ses documents et se préparer à écrire car il est 8 h 05, la sonnerie retentit, la porte est close et le rideau se lève.
 
Si ma mémoire est bonne, François Vezin consacrait une heure sur deux, c’est-à-dire la moitié de chaque séance, à dicter. Il dictait de la sonnerie de 8 h 05 à celle de 9h, du lundi au vendredi, de septembre à juin. Il dictait dans le silence dévot, quand l’automne n’a pas encore émoussé les vocations ; il dictait dans le jaune pisseux des néons, quand l’hiver tousse et renifle ; il dictait au printemps, dans les espoirs tout neufs, et jusqu’aux premières sueurs de l’été, il dictait. A la nuit noire, au matin pluvieux, au gris cour d’école, au soleil rasant, il dictait – et les corps penchés, lovés, ramassés, ployaient sous la dictée.
 
Mon lecteur se rappelle avoir écrit sous la dictée. Il soulignait de couleurs différentes les titres de parties et de sous-parties ; il soupirait au point à la ligne du nouveau paragraphe ; il s’échappait au point final. Le texte que François Vezin dictait n’était ni un exercice d’orthographe, ni un cours magistral. Il dictait un essai de philologie. C’était un mélange d’histoire, d’archéologie et d’analyse littéraire qui avait la longueur d’un livre et dont le professeur à la grande expérience n’indiqua jamais l’auteur, ni la date, ni aucune information qui eût permis de le sourcer. Et au bout de quelques semaines, la surprise passée et la résignation atteinte, il était clair que le texte énorme, savant et anonyme qu’il nous dictait comme si nous étions des moines copistes au scriptorium, il le dicterait en entier
 
Pensait-il que nos manuscrits médiévaux sur papier perforé grand format grands carreaux se diffuseraient à travers l’Europe ? Rejouait-il Le Nom de la rose ? Umberto Eco imagine une enquête criminelle autour d’un livre énigmatique dans une abbaye du Moyen-âge. On sait qu’il s’est inspiré des doctes labyrinthes de Jorge Luis Borges : le bibliothécaire aveugle qui garde le livre mystérieux a les traits de l’écrivain argentin, qui était aveugle et bibliothécaire. Il s’agit du second livre de la Poétique d’Aristote, traitant de la comédie, ouvrage imaginaire que l’érudit critique italien invente pour les besoins de son roman. François Vezin était un tel gardien de livre, architecte de labyrinthe et facteur d’énigme. Du haut de sa chaire, dans un costume sévère et derrière d’austères lunettes rectangulaires, il ne révéla jamais l’auteur du texte qu’il dictait et fit par son silence obstiné d’une information quelconque une énigme, de sa résolution une quête et d’une dictée un trésor. La solution de l’intrigue est l’objet de cette histoire.
 
En l’absence d’indice, Il fallait chercher cette solution à l’intérieur du texte dicté, dans son sujet et dans sa langue. Il y était question des aèdes, ces chanteurs itinérants qui, un millénaire avant Jésus-Christ, parcouraient la Grèce ancienne, de la presqu’île du Péloponnèse à la Crète en passant par la côte occidentale de l’actuelle Turquie. Lors des fêtes religieuses et aux banquets des aristocrates, les aèdes faisaient le récit des actions des dieux et des hommes en s’accompagnant d’une sorte de lyre appelée phorminx. Dans un monde sans écriture, ces poètes étaient capables de restituer de mémoire plusieurs milliers de vers. Nous avons hérité de cette tradition deux grands poèmes épiques, L’Iliade et L’Odyssée, qui cumulent ensemble plus de vingt-sept mille vers. Attribués à Homère, on les disait composés au VIIIe siècle avant notre ère, environ quatre siècles après une hypothétique guerre de Troie qui, vers 1250 av. J.-C., aurait eu pour enjeu une grande ville gardienne du détroit des Dardanelles. L’Iliade développe un court épisode à la fin du siège de la ville quand Achille, le meilleur guerrier grec, se retire du combat sous le coup de la colère, puis y retourne pour venger la mort de son ami Patrocle en tuant Hector, le champion des Troyens. L’Odyssée, elle, raconte le voyage mouvementé d’Ulysse qui, après la chute de Troie, met dix ans à rentrer dans son royaume d’Ithaque, une île de la mer Ionienne.
 
Le propos était érudit, mais limpide. Le style, en revanche, était très littéraire, de sorte que la difficulté n’était pas la compréhension du sujet mais les circonvolutions de la syntaxe. Parfois, un complément du nom à la longueur démesurée ou un enchevêtrement de propositions relatives aussi inextricable que les sentiers qui bifurquent dans le jardin de Borges s’intercalait entre le sujet et le verbe de la principale et laissait en suspension la logique de ce que nous étions en train d’écrire. Je devais me résigner à la rareté des virgules et chercher dans les fonctions grammaticales le sens de la phrase et ma respiration.
 
Nietzsche écrit qu’il “faut savoir par expérience comme la langue est difficile”13 et qu’on ne saurait former une culture proprement dite “par une autre voie que le sentier épineux de la langue, et non pas de la science linguistique mais du dressage linguistique”14. La dictée est une telle expérience de la langue et un tel dressage. Le corps assis, rangé, la nuque fléchie, les bras sur la table – l’un tient le stylo, sa main tranche le papier ; l’autre à plat tient la feuille ou debout sur le coude fait l’arc-boutant, le repose-tête – tout le corps écrit sous la dictée. Le corps est discipliné par la dictée. Sa forme et son mouvement sont dictés. Contenu, contraint, il dresse l’oreille, comme le sous-marinier surveille l’écho radar, comme le hunier aveuglé par la brume guette les craquements de la banquise, comme Ulysse attaché au mât espère et craint le chant des sirènes. Et l’oreille dressée du corps sous la dictée recueille la phrase, mot après mot, suivant l’inflexion de la syntaxe, devinant le genre au participe passé et le nombre à la liaison qui précise l’accord.
 
Ainsi le corps fut-il, jour après jour, page après page, appliqué à l’étude des aèdes de l’Antiquité grecque, et dressé par elle. Mais en même temps que celle-ci prenait des proportions encyclopédiques, elle semblait se réduire à une seule question : le plus grand d’entre eux, l’auteur des deux chefs-d’œuvre impérissables, L’Iliade et L’Odyssée, le Poète célébré, héroïsé, divinisé par son peuple, la fontaine de toutes les sciences et de toutes vertus, la source des beaux esprits15, l’éducateur de la Grèce dont les chants servaient de manuel scolaire et de leçon de morale, Homère, donc, avait-il seulement existé ? Alors apparut la question homérique, la question de l’historicité de Homère et de l’autorité des poèmes homériques. Et que cette question apparut à la dictée d’un texte lui-même anonyme, un texte dont l’autorité posait question, c’était la machine de l’ingénieux Vezin. Il faut avoir le sens de la désorientation, le goût des vertiges. Le philosophe Sénèque ironisait déjà, au premier siècle de l’ère chrétienne, sur “la maladie des Grecs de chercher quel était le nombre des rameurs d’Ulysse, si L’Iliade fut écrite avant L’Odyssée, si les deux poèmes étaient du même auteur”16. Mais nous ne cessions de ramer vers la Mer Égée, d’avancer à marche forcée sur “la vraie voie” que décrit Nietzsche, “celle qui mène à l’Antiquité” grecque, “la seule patrie de la culture”17.

Et plus la dictée avançait, plus l’image du Poète devenait floue, indistincte, fantomatique. La dizaine de Vies de Homère que les antiquités grecque et latine ont écrites le représentaient le plus souvent en aveugle errant, sans patrie ni propriété, qui chantaient dans les fêtes pour un maigre salaire, un loser (il perdit un concours contre Hésiode) qui vit ses vers copiés, plagiés, volés, un infirme qui mourut d’une chute dans la boue après avoir été humilié par des jeunes gens sur une plage. Mais ces ouvrages se révélaient des compilations de légendes tardives18. Des histoires édifiantes. En l’absence de preuve tangible et de témoignages concordants, Homère sortait de l’Histoire. Il n’était plus qu’un mythe. Que voulait-on représenter par ce mythe ? C’était le mythe de l’artiste-type, l’être disgracieux qui produit de la grâce, le laid d’où sourd la beauté, comme l’inventeur divin Héphaïstos dont les dieux se moquent parce qu’il boîte alors qu’il leur a construit des maisons splendides dans l’Olympe.
 
Puis la dictée m’ordonna d’oublier ces légendes anciennes. J’étais moderne. J’étais un archéologue et je cherchais des preuves de l’existence réelle de Homère dans les ruines de l’Asie mineure. Entre les nuances de bleu des lignes Séyès, je reconnaissais les paysages qu’il chanta, où Achille combattit et Ulysse voyagea19. J’étais, dans l’interligne, un ethnographe et je campais avec des bédouins de Palmyre, dans l’Empire Ottoman, pour comparer leurs mœurs avec celles des héros épiques. L’œil suspendu au fil d’encre noire, j’imaginais Homère au campement d’Agamemnon, poète non plus errant mais installé, officiel, au service d’une grande famille, attaché à la cour d’un aristocrate riche, puissant et soucieux de durer dans la mémoire des hommes20. Et si Homère eut même cette existence historique, peut-être était-il moins un aède, celui qui compose les chants, qu’un rhapsode, celui les coud ensemble, celui qui assemble les chants traditionnels21. Alors j’étais philologue et, penché sur les coutures des poèmes homériques, j’établissais un parallèle avec des épopées écossaises du IIIe siècle pour démontrer qu’on avait à faire à des œuvres orales qui avaient été rassemblées après coup22.
 
Ce mode de transmission expliquait les altérations, les répétitions et les contradictions des textes parvenus jusqu’aux Modernes. Certains d’entre eux jugeaient même l’assemblage maladroit. Ils pointaient les faiblesses et les incohérences narratives. Ils s’étonnaient qu’il y eût deux descentes aux Enfers dans l’Odyssée, l’une au chant XI, l’autre au chant XXIV. Ils relevaient les mêmes phrases dans la bouche des différents personnages, dans des contextes sans rapport. Ils remarquaient certaines images paresseuses : untel était comparé à un lion puis, sans logique, à un âne23. Un Poète aussi parfait que Homère, disaient-ils, n’eût pas laissé passer de telles erreurs. Elles étaient la preuve d’une intervention extérieure, voire d’une autorité multiple. L’Iliade et L’Odyssée n’avaient pas été composées telles qu’elles leur étaient parvenues. Le texte qu’ils avaient entre les mains était le résultat d’un long processus de composition, fruit du travail de plusieurs auteurs24. Les différentes parties d’une même épopée remontaient à des époques variées et non au projet initial d’un poète unique, quel que fût son nom.
 
Et le corps poursuivait la dictée, craignant toujours qu’elle ne le semât. Le corps sous la dictée ressemble à cet enfant que j’ai vu dans les couloirs du métro. Il remontait un escalier mécanique à la même vitesse que celui-ci descendait. Le visage impassible comme Buster Keaton, il fournissait l’effort minimum permettant de se maintenir à mi-hauteur et, comme je ne voyais pas ses jambes, son buste semblait en suspension dans le flux contraire des usagers. Le corps sous la dictée marche ainsi, mécanisé, pour se maintenir dans le flux. Il persévère dans la vaine poursuite d’une synchronie ; la simultanéité parfaite entre la voix qui dicte et le corps qui écrit. À vrai dire, cette poursuite est une servitude. Quand il écrit sous la dictée, le corps est sous son joug. Ce mot désigne la pièce de bois qui attelle le bœuf de labour à la charrue. La dictée est un tel harnachement au labeur. Le joug a pris le sens de servitude par allusion à la coutume romaine qui consistait à faire passer les vaincus, en signe de soumission, sous un assemblage de trois lances évoquant cette pièce d’attelage25. Asservi, le corps sous la dictée laboure, front baissé. L’encre coule dans l’interligne comme le soc de charrue ameublit la terre inculte. Je me souviens qu’un de mes camarades, pour se désennuyer, s’amusait à prendre la dictée en boustrophédon, c’est-à-dire en changeant de sens d’écriture à chaque ligne, à la manière du bœuf qui fait demi-tour à la fin de chaque sillon. Pour ma part, j’avais pris le parti d’écrire justifié, tâchant de reproduire manuscrit la pagination d’un livre. C’était bien une manière adolescente de chercher une graphie qui fût un miroir de la personnalité, mais cela démontrait une certaine fascination d’ordre esthétique pour la répétition, la copie.
 
Fallait-il conclure que cet exercice de copie était l’illustration de la sentence de Jorge de Burgos, le bibliothécaire aveugle du Nom de la Rose : “Il n’est pas de progrès dans l’histoire du savoir mais une perpétuelle – et sublime – récapitulation” ? Ou fallait-il voir le progrès dans l’écart entre deux sillons, celui que le bœuf de labour opère à chaque fois qu’il atteint le bout du champ ? Avec cette même manière de progresser, la reconstruction de l’histoire des poèmes homériques imposait de revenir sans cesse aux sources anciennes. 
 
Déjà l’historien romain Ælien affirmait que les aèdes déclamaient les chants séparément. D’après lui, c’était un législateur de Sparte nommé Lycurgue qui, après un voyage en Ionie, les avait rapportés par morceaux en Attique au VIIIe siècle26. Selon Cicéron, ces chants “épars et sans suite” avaient été ordonnés et fixés par l’écriture au Ve siècle à la demande du tyran Pisistrate pour que leur récitation fût incorporée aux Panathénées, les grandes fêtes religieuses d’Athènes27. Cette réponse romaine à la question homérique, la Souda la reprit à son compte. On lit dans cette encyclopédie rédigée en grec au Xe siècle de notre ère, que Homère n’était pas responsable de la composition d’ensemble de L’Iliade ni de celle de L’Odyssée. Les rhapsodies qu’il promenait de ville en ville auraient été établies et publiées par de nombreux lettrés héritant du travail de leurs prédécesseurs.
 
En 1779 fut exhumé à la bibliothèque saint Marc de Venise un manuscrit en grec de L’Iliade, identifié comme une copie datant du Xe siècle de la Vulgate alexandrine, la plus ancienne édition connue des textes homériques. Elle fut élaborée environ trois siècles avant Jésus-Christ par deux érudits, directeurs successifs de la bibliothèque d’Alexandrie, Zénodote et Aristarque. À leurs yeux, L’Iliade n’était pas l’œuvre d’un auteur unique. Ils marquèrent d’une obèle († ou ‡) les passages qui leur semblaient interpolés, c’est-à-dire ajoutés par erreur ou par fraude au texte original. Dans les marges du manuscrit vénitien, on lisait les scholies (commentaires) de plusieurs de leurs disciples qui permettaient de reconnaître leurs apports aux poèmes homériques. Et l’on observait que des vers considérés comme fautifs avaient été biffés, corrigés, expurgés – on dit athétisés. Il fallait conclure que les épopées dont les Modernes avaient hérité n’étaient pas l’œuvre d’un auteur de génie mais le résultat d’un lent processus d’édition qui avait eu lieu au cours des cinq ou six derniers siècles avant notre ère et qui avait à la fois altéré et perfectionné une longue tradition orale. Les modifications étaient si nombreuses qu’il fallait renoncer à trouver une quelconque version d’origine. 
 
Alors Homère, à l’introuvable existence historique, s’il n’était même plus l’auteur de ses poèmes épiques, n’était plus rien qu’un nom. De quoi était-il le nom ? Une étymologie du nom Homère propose de le traduire par l’assembleur, celui qui met ensemble les mots, les vers, les chants, les histoires28. Homère serait le nom du labeur même de la création, l’incarnation mythique de l’effort des siècles, la métaphore de la constitution progressive d’un ensemble de textes épiques à partir de récitations poétiques locales et dispersées. Raconter Homère, sa cécité, son errance, c’était faire l’allégorie de la naissance et de la diffusion de ses chants dans la Grèce ancienne. La question homérique semblait se clore sur une déception. Elle se révélait insoluble. L’auteur était introuvable, les textes originels étaient perdus. La déception était comparable à celle de Homère lui-même. On raconte qu’il mourut après avoir échoué à résoudre une énigme. En chemin vers Athènes, alors vieux, infirme et malade, il est débarqué à Ios. Il s’allonge sur une plage et les gens viennent l’écouter réciter ses poèmes. Débarquent des enfants de pêcheurs. Homère leur demande, avec l’ironie narquoise qu’ont parfois les adultes qui interrogent des jeunes gens, s’ils ont fait heureuse pêche, s’ils ont fait quelque prise. Les jeunes répondent par une énigme : “tout ce que nous avons pris, nous l’avons laissé ; tout ce que nous n’avons pas pris, nous l’emportons”. Homère ne comprend pas. Il leur demande de s’expliquer. Ils disent qu’ils n’ont pas pêché. Ils ont passé leur temps à s’épouiller. Ce qu’ils ont pris, donc, ce sont des poux. Les poux qu’ils ont pris, ils les ont laissés ; ceux qu’ils n’ont pas pris, ils les ont encore sur eux… Homère s’en va et, distrait par le chagrin de n’avoir pas compris l’énigme des jeunes gens, glisse dans la boue. Trois jours plus tard, il meurt29
 
L’auteur du texte dicté était-il introuvable comme celui des épopées grecques ? L’énigme de Vezin aux milles ruses était-elle insoluble comme la question homérique ? La déception et l’échec nous étaient-elles promises, comme le Poète face aux jeunes gens ? Au regard des sources étudiées, la dictée était avec certitude un texte moderne et postérieur à la découverte du manuscrit vénitien en 1779. La syntaxe ardue et les compléments du nom à l’allure de périphrases semblaient indiquer une traduction depuis une langue à déclinaisons comme le latin ou l’allemand. Cette idée rejoignait les centres d’intérêts de François Vezin, traducteur de Heidegger, mais elle dressait devant moi un obstacle infranchissable. Je ne savais aucune de ces deux langues. Dans mon esprit, une voix désormais familière répétait : “la philosophie fait de l’allemand depuis trois siècles, il serait temps de vous y mettre ».
 
De plus malins et plus savants que moi pensèrent à Friedrich Nietzsche. Le philosophe allemand né en 1844 occupa la chaire de philologie classique à l’Université de Bâle. Il était sans doute familier de la question homérique ; il avait peut-être écrit à son sujet. Un samedi après-midi, dans une librairie du boulevard Saint-Michel, j’achetai un volume30 de ses œuvres dans la collection Folio essais parce qu’en le feuilletant j’avais vu le nom de Homère apparaître plusieurs fois dans les notes. Le sommaire annonçait un chapitre intitulé “La joute chez Homère”. Je ne pensais pas avoir trouvé la source du texte dicté car en utilisant l’index, j’avais rapidement repéré l’ironie mordante de Nietzsche contre les jeunes philologues qui recherchent “toutes les ombres de contradiction dont Homère s’est rendu coupable” et qui promettent “de résoudre une question aussi grave que la question homérique”31. Mais j’étais persuadé de m’approcher du trésor.
 
J’ai maintenant ce livre sous les yeux et je l’ai déjà cité plusieurs fois. Il réunit quatre ensembles de textes de longueur inégale, dont La philosophie à l’époque tragique des Grecs et les cinq conférences Sur l’avenir de nos établissements d’enseignement. Le lundi matin, je montrai ma découverte au lycée. Je passai pour un profane doublé d’un fayot. Tout d’abord, on avait déjà épluché la bibliographie du philosophe dans les deux langues, en vain. On en avait conclu que c’était bien lui – qui d’autre ? – mais un texte mineur encore inédit : une conférence obscure, un fragment marginal, une dissertation de jeunesse. On supposait que François Vezin le traduisait lui-même (pour arrondir ses fins de mois) et nous livrait le matin son travail de la nuit (à défaut d’un vrai cours). Mais surtout, cela ne méritait plus qu’on s’y attardât. Cette pseudo-énigme était une quête artificielle et futile. Nous étions les cobayes d’une expérience pédagogique délirante. Les relecteurs d’un brouillon. Pour beaucoup, la question homérique avait pris le sens médiéval d’être soumis à la question, c’est-à-dire à la torture. Et l’adjectif homérique n’était qu’un synonyme de phénoménal. Certains parmi les plus influents allaient jusqu’à pointer l’inspiration réactionnaire de l’exercice de la dictée, et concluaient que le dicteur était au moins fasciste.
 
Pour utiliser une image journalistique – genre que François Vezin considérait avec un mépris souverain, en particulier pour les lieux communs – la dictée fut victime d’une sortie de route. Un problème plus urgent l’avait poussée dans le fossé de l’insignifiance. Son passager, l’énigme de son auteur, ne s’en releva pas. Le chauffard était un article du Monde qui revenait sur les rapports entre Martin Heidegger et le nazisme. La polémique entra au lycée par la récréation, remonta en classe par la rumeur et s’assit au fond où elle enfla et croupit en même temps, prête à éclater comme une boule puante. L’article était illustré par une photo montrant le philosophe à une réunion de soutien à Hitler en 1933. Il avait été élu recteur de l’Université de Fribourg en avril de cette année-là, un mois après que Hitler eût obtenu les pleins pouvoirs et trois semaines après les mesures anti-juives. On le voyait assis à une table de conférence devant plusieurs rangs de SA en uniforme et de drapeaux à croix gammée. Cette manifestation était peut-être en lien avec le plébiscite du dix novembre suivante sur le retrait de l’Allemagne de la Société des Nations. Dans Souvenir d’un messager de la Forêt Noire32, Frédéric de Towarnicki relève que Heidegger avait publié un appel en faveur du oui dans un journal étudiant, ce qui avait permis de l’associer au mouvement national-socialiste. Il y avait écrit que le Führer incarnait le destin du peuple allemand.
 
Ces informations n’étaient pas neuves. Plus de vingt ans ont passé et d’autres éléments ont alimenté le débat, en particulier à l’occasion de la parution en 2018 de la traduction française des Cahiers Noirs33 du philosophe, mais mon texte se limitera à une sorte d’état de la polémique fin 1997, début 1998. Il s’agit de rendre compte du climat de classe avec les sources que les élèves de Monsieur Vezin avaient à disposition à ce moment-là. La photographie par exemple était célèbre. Libération34 l’avait aussi publiée en octobre 1995 quand Gallimard fit paraître les Écrits Politiques de Heidegger. L’article qu’elle illustrait en était moins une recension qu’une critique de la présentation par son traducteur, le philosophe François Fédier, accusé de mettre un peu trop de zèle à défendre une cause entendue. Certes, écrivait Libération, Heidegger avait démissionné du rectorat en avril 1934, un an après sa prise de fonction, mais il avait gardé la carte du NSDAP jusqu’en 1945. Et s’il avait reconnu dans une lettre à Karl Jaspers en 1950 son “erreur” et sa “honte d’avoir contribué” à ce régime pervers, rien ne pouvait, estimait le quotidien, “effacer le fait qu’il se soit tu sur l’horreur du nazisme et du Génocide.”
 
La carte du parti nazi faisait son effet. Personne ne pouvait, dans les rangs ni au tableau, attribuer la photographie au hasard d’une obligation officielle ou à un quiproquo. Face à elle, la question homérique semblait une marotte de bibliophiles, une distraction innocente et par là indécente, un hobby névrotique. À la dictée philologique se superposèrent, d’abord timides puis de séance en séance plus affirmées, comme une tache d’encre envahissante, des récriminations, des protestations, des provocations qui jaillissaient sans prévenir là où étaient assis les plus vigilants guetteurs. Il fallait dénazifier, en commençant par l’estrade. François Vezin, traducteur d’Être et Temps, était au moins complice. À son tour d’être soumis à la question. Sa position était analogue à celle qu’avait décrite Alain Finkielkraut, dix ans plus tôt, dans une tribune35 du Monde. Il réagissait à la polémique provoquée par la sortie d’un essai historique qui tentait d’apporter les preuves de l’engagement nazi du philosophe. Libération l’avait salué par une recension intitulée “Heil Heidegger” et Finkielkraut dénonçait “les étudiants tout ruisselants de bons sentiments antitotalitaires qui affichent l’article de Libération dans les salles de cours où officient les rares professeurs osant encore se réclamer du philosophe de la Forêt Noire”.
 
Le climat était délétère. L’ambiance hostile. François Vezin était commis d’office à défendre un coupable et l’infamie éclaboussait sa robe d’avocat. On chuchotait des “collabo”. Le cours de la dictée était souvent interrompu par la résistance. Ceux qui n’y voyaient qu’un interminable pensum ne manquèrent pas de rejoindre le maquis. La scène ressemblait, avec la maladresse d’un club théâtre lycéen, à celle dont témoigne Towarnicki. En 1945, alors jeune philosophe, il rendit plusieurs fois visite au couple Heidegger. De retour à Paris début 1946, il rendit compte de ses entretiens avec le penseur au milieu philosophique français au cours d’une réunion informelle qui tourna au procès. Il dut démentir les rumeurs – toujours vives cinquante ans plus tard dans une salle de classe du nord de la capitale – selon lesquelles Heidegger avait fait cours en uniforme SS, commandé des autodafés et interdit l’entrée de l’université à son maître Husserl parce que juif. Pourquoi n’avait-il réagi ni au boycott des juifs en 1933, ni aux lois raciales de 1935, ni même aux crimes de la Nuit de Cristal en 1938 ? Le jeune Towarnicki tenta de rappeler l’omniprésence de la Gestapo, mais il était “interpellé avec la force de l’irréfutable : ils faisaient sortir de l’ombre les convois et les spectres de Dachau, de Buchenwald”36
 
Le même procès, sur le mode du match d’improvisation, s’ouvrait dans la classe à chaque fois qu’un élément à charge venait à notre connaissance. La même “force de l’irréfutable” servait d’argumentaire. Les procureurs amateurs appuyaient leur démonstration sur deux lettres de délation, anonymes mais, disait-on, tapées à la machine par Heidegger lui-même, preuves de son antisémitisme militant. D’ailleurs, ajoutait-on, lorsque des étudiants avait porté plainte devant lui des exactions contre les juifs dans l’université dont il était alors recteur, n’avait-il pas balayé leurs griefs d’un geste dédaigneux ?37 Cette accusation d’antisémitisme était renforcée par une lettre de 1929 où le philosophe s’inquiétait auprès du directeur de la commission d’attribution des bourses d’études de la “judaïsation croissante” de la vie spirituelle de l’Allemagne38. On pouvait ainsi émettre l’hypothèse que Heidegger avait démissionné du rectorat en 1934 non par rétractation du nazisme mais parce qu’il soutenait la ligne extrémiste de Rohm et qu’il tira ses propres conclusions de la défaite de l’aile ultrarévolutionnaire lors de la Nuit des Longs Couteaux en 193439.
 
Que plaider après un tel réquisitoire ? Vezin aurait pu, peut-être, appeler à la barre Towarnicki, devant qui Heidegger avait admis qu’il se sentait responsable de ses prises de position en 1933 et reconnaissait son “erreur” mais ne s’estimait nullement coupable des atrocités dont il n’avait pas eu connaissance, des exactions contre les juifs contre lesquelles il avait été impuissant. Heidegger s’étonnait qu’on oubliât les relations glaciales qu’il avait entretenues avec les fonctionnaires du régime, qu’on gommât les critiques qu’il avait formulées au ministère et qu’on tentât de travestir le sens de sa démission en 1934. Et en l’absence de preuve, il fallait accorder à l’accusé le bénéfice du doute40. Vezin aurait peut-être pu s’appuyer sur le témoignage du professeur Fink, assistant de Husserl, qui n’avait jamais entendu Heidegger tenir des propos antisémites ou s’en prendre à des collègues parce que juifs. Au contraire, en tant que recteur soumis à la nouvelle législation nazie, il avait tenté de retarder ou d’adoucir l’effet de certaines mesures discriminatoires, et même de protéger plusieurs collègues ou étudiants juifs41. Vezin aurait pu, peut-être, soumettre à la cour les leçons sur Nietzsche que Heidegger avait professées entre 1936 et 1941 et qui contenaient une critique du biologisme raciste susceptible de saper les fondements doctrinaires du régime nazi. Il aurait pu montrer combien sa pensée avait inspiré certaines interprétations du phénomène totalitaire. Celui que Fink nommait “le penseur de l’essence de la liberté” avait identifié et dénoncé “l’inquiétante absence de pensée qui s’insinue partout aujourd’hui” : “préoccupé du comment et non du pourquoi, elle ravale l’intelligence au rang d’instrument et déserte la question du sens (…) tout fonctionne, mais dans un oubli toujours plus épais des finalités de son fonctionnement généralisé”. Cette absence de pensée sous-tendait la notion de banalité du mal que la philosophe Hannah Arendt avait vue à l’œuvre chez Eichmann, et l’historien Raoul Hilberg chez tous les bureaucrates du nazisme qui faisaient tourner la machinerie de mort de la solution finale42.
 
Mais François Vezin garda le silence. À peine avait-il, comme le traducteur des Écrits Politiques, François Fédier, dont il était proche, avancé que les thèses du livre accusateur n’avaient été prises au sérieux par aucun lecteur au fait de l’histoire réelle43. Vezin semblait suivre la position de Jean Beaufret, le philosophe qui avait introduit Heidegger en France et qui fut son professeur en khâgne au Lycée Condorcet en 1956. Pour Jean Beaufret, c’était non seulement perdre son temps mais s’abaisser que de répondre directement aux détracteurs de Heidegger. Le philosophe allemand avait lui-même demandé expressément à Jean Beaufret de s’abstenir de tout commentaire sur le sujet après que celui-ci eut publié dans un hebdomadaire une tribune qui devait clore le débat et qui avait attisé la polémique. Réagir était vain, sinon dangereux. Les journaux n’étaient que le lieu d’expression de cette “faiblesse de la cervelle” qui pense par lieux communs, politise la philosophie et la réduit à l’idéologie44. Il faut citer ici le reproche de Nietzsche : “le journaliste, le maître de l’instant, a pris la place du grand génie, du guide établi pour toujours, de celui qui délivre de l’instant”45
 
Sans aller jusque-là – cette sorte de défense de rupture qui tente de disqualifier l’autorité judiciaire plutôt que défendre son client –, Vezin aurait pu rappeler que pour cette “erreur” (“sans contredit une erreur – de quelque manière qu’on prenne la chose”46), Heidegger avait déjà été condamné. Il avait été révoqué de son poste de professeur à l’âge de cinquante-sept ans, dix ans avant la retraite. Le verdict avait été rendu par le gouvernement militaire en décembre 1946. Il lui fut interdit d’enseigner et sa maison fut en partie confisquée. Le prononcé du jugement fut suivi d’un cortège de vexations. Le courrier n’arrivait plus, était ouvert ou déchiré. Ses démarches administratives étaient contrariées par des fonctionnaires qui se montraient parfois grossiers. Isolé, irrité, blessé, il dut se résoudre, au fil des années, à l’indifférence47. Il haussait les épaules avec mépris lorsque ressurgissaient les rumeurs. Au cours des séminaires du Thor qui se tinrent en Provence de 1966 à 1969, il confia que le mieux était de n’avoir cure des accusations et de continuer à travailler avec le moins de bruit autour48. Y participaient Jean Beaufret, François Fédier et François Vezin. 
 
Trente ans plus tard, dans une salle de classe d’un lycée parisien, ce dernier était encore contraint de choisir entre maintenir le silence demandé par le maître ou descendre parmi la quarantaine d’adolescents volontiers indignés pour défendre son autorité magistrale. Je ne me souviens pas qu’il ait jamais condescendu à la controverse. Il évacuait avec dédain les interpellations pressantes en classe. Il maintenait un silence supérieur face aux injonctions à débattre. De la sorte, il se mit à dos à la fois la minorité agissante et la majorité silencieuse. En revanche, tous les éléments que j’ai cités ci-dessus au sujet de la question Heidegger, autant ceux à charge que ceux à décharge, je les ai tirés de cinq documents que j’ai trouvés dans mon porte-vue et qui m’ont donc été distribués par François Vezin lui-même. Ainsi le professeur à l’âme endurante distribuait discrètement et selon une logique inaccessible les sources sûres qui permettaient à chacun de réfléchir à la question Heidegger, celle de l’éventuelle compromission d’une pensée par les actes du penseur, certes sans aboutir à une conclusion définitive.
 
Un jour, je sortis de mon sac à dos le livre de Nietzsche que j’avais acheté et le posai sur la table. J’occupai le troisième ou quatrième rang. Je voulais que François Vezin, qui avait une vue plongeante depuis l’estrade, le remarquât. C’était un geste de cuistre car je ne l’avais pas lu. J’avais tenté de le lire, mais je ne comprenais pas ce que je lisais. Pourtant l’écriture de Nietzsche n’est pas compliquée. Aujourd’hui je la trouve très lisible, en plus d’être stimulante. Mais la compréhension d’un texte ne dépend pas que de l’agencement des mots. Une certaine acclimatation est nécessaire, comme à fréquenter un pays ou un paysage. C’était aussi un geste téméraire, car celui qui se fait remarquer prend le risque d’être interrogé. Il y avait comme un franchissement, une exposition. Il s’agissait sans doute de signifier mon affiliation, mon adhésion. J’étais à cet âge où, comme l’écrit Nietzsche, “les besoins premiers et pour ainsi dire naturels sont de se donner de grands guides et de suivre avec enthousiasme la voie que trace le maître”49. Ce jour-là, il ne se passa rien et je rangeai le livre à la fin de la séance. Mais le fait de m’être exposé m’obligeait. Le soir, je tentai à nouveau de le lire et le lendemain matin je le reposai sur la table devant moi. Et ainsi chaque soir et chaque matin. J’aimerais pouvoir dire qu’avec cette persévérance, et par la grâce d’une nuit d’étude qui éclaira tout, je finis par comprendre ce que je lisais, que François Vezin m’interrogea et que je brillai. Rien de tout ça n’arriva. Ni la grâce, ni la victoire. 
 
Le livre fit des allers-retours entre la table et mon sac à dos pendant quelques semaines. À la fin d’une séance, Monsieur Vezin me demanda de le lui prêter. Deux jours plus tard, il me le rendit, sans autre explication. Je le feuilletai et n’y trouvai rien. Je restai interloqué. Pourquoi m’avait-il emprunté un livre de poche ? Il avait sûrement dans sa bibliothèque plusieurs éditions des œuvres complètes de Nietzsche, en français et en allemand, dont certaines, peut-être, précieuses. La réponse devait être quelque part dans le texte – encore une fois. Mais la réponse à quelle question ?
 
Tout d’abord, j’évacuai complètement la seconde moitié du livre avec les Conférences sur l’avenir de nos établissements d’enseignement. Nietzsche rapportait un dialogue imaginaire entre un philosophe et son disciple afin de critiquer les programmes du lycée allemand – le gymnase. Je ne suis pas de ceux qui rejettent ce qui leur échappe mais un argumentaire sur des problèmes relatifs à la pédagogie allemande écrit pour être prononcé devant une assemblée de bourgeois de Bâle en 1872 ne me paraissait pas, disons, prioritaire. Homère et la question homérique y étaient cités une ou deux fois, mais pour se moquer de la nullité et de la pédanterie des élèves en matière de culture classique – autant l’ironie que le propos me passaient loin au-dessus. 
 
Je concentrai mes efforts sur la première partie : La philosophie à l’époque tragique des Grecs. De prime abord, le résultat fut à peine meilleur. Ça ne parlait pas du tout de Homère, de L’Iliade ni de L’Odyssée. Ça n’avait aucun rapport à la question homérique. Nietzsche y décrivait la pensée de six philosophes grecs ayant vécu entre le VIe et le Ve siècle avant Jésus-Christ. L’étudiant que j’étais, “mal préparé à la philosophie, privé d’instinct pour l’Art et qui, face aux Grecs, est un barbare qui s’imagine être libre”50, découvrait les noms de Anaximandre, Héraclite, Parménide, Zénon et Anaxagore. Seul celui de Thalès échappait à mon ignorance, à cause d’un certain théorème de collège. Et alors qu’en classe alternaient la question homérique et la question Heidegger, dans une ambiance chaque jour plus pesante, j’abandonnai l’une et l’autre pour me coltiner les systèmes imaginés par les Anciens, comme on navigue dans un brouillard épais, sans instrument. Je ne percevais rien mais la croisière devint intéressante (“Touriste”). Elle me rappelait les nouvelles de Jorge Luis Borges. Ma curiosité fut aiguisée. Je pouvais, confusément, comparer quelque chose. Certains paragraphes de Nietzsche, en particulier quand il s’agissait de Zénon ou Héraclite, me semblait décrire des conceptions de la réalité proches de celles qui m’avaient fait rire dans Tlön, Uqbar, Orbis Tertius, où Borges décrit la philosophie idéaliste d’un pays imaginaire. Mais s’il y avait un accord tacite avec l’écrivain argentin sur le caractère fictif du monde fantastique qu’il élaborait – monde impossible, qui ne peut être ou qui ne saurait être –, j’étais avec Nietzsche en face de représentations de l’essence de la réalité, de représentations de ce que c’est qu’être, qui avaient eu leur validité dans l’histoire.
 
Je pense que c’est ainsi que je compris quelque chose du livre de Nietzsche. C’est-à-dire que c’est par l’intermédiaire de Borges – et du plaisir que j’avais eu à lire ses parodies de systèmes philosophiques – que je perçus l’intention de Nietzsche. Sans rien comprendre de la pensée de ces six philosophes grecs, je compris que Nietzsche en faisait l’histoire. Il faisait l’histoire des conceptions de l’essence de la réalité, ou, pour le dire autrement et de manière peut-être plus précise, l’histoire des manières dont la pensée s’était figuré l’être. Je pensai alors avoir fait un pas décisif pour la résolution d’une énigme de François Vezin, découvreur de détroits. Je n’avais pas trouvé l’auteur du texte dicté, mais six noms à inscrire dans la liste des vingt-deux philosophes. Les six philosophes grecs étudiés par Nietzsche étaient nécessairement sur la liste des vingt-deux. C’était donc la liste des penseurs de l’être, seuls dignes d’être nommés philosophes. Il ne m’en manquait plus que seize.
 
Je ne partageai avec personne cet dialogue avec François Vezin, infime, presque indistinct, par l’intermédiaire d’un livre, parce qu’on passait vite du statut de fayot à celui de collabo. L’année prit fin dans une atmosphère irrespirable. Mon dossier scolaire, lamentable, me contraignit à changer de voie. Des mois plus tard, peut-être en fermant un carton de livres, je feuilletai à nouveau, cette fois sans but, le livre de Nietzsche. En haut de la page 116, dans la deuxième conférence Sur l’avenir de nos établissements d’enseignement, François Vezin avait souligné un nom, un seul, au stylo-bille : Wolf.


(à suivre)

Notes :

1. G. Breerette, « La peinture neuve de Simon Hantaï, artiste intransigeant », Le Monde,15-16 mars 1998
2. O. Cena, « Sonate d’automne », Télérama, 26 novembre 1997
3. R. Marteau, Le Louvre entrouvert, Champ Vallon, 1998
4. D. Fourcade, Le sujet monotype, P.O.L, 1997
5. E. Moses, « Paul Celan, le riverain de l’être », Le Monde, 16 janvier 1998
6. M. Zambrano, Les Clairières du bois, Ed. de l’Éclat, 1989
7. H. Bianciotti, « Maria Zambrano, la philosophe », Le Monde, 19 janvier 1990
8. « Mort de la philosophe Maria Zambrano », Le Monde, 8 février 1991
9. R. Aron, « Soljenitsyne et Sartre », Commentaire n°64, hiver 1993-1994
10. A. Soljenitsyne, « La Cloche d’Ouglitch », Lire, novembre 1997
11. P. Thibaud, « Le passé en face », Télérama, 27 novembre 1991
12. « Ernst Jünger gestorben », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 18 février 1998
13. F. Nietzsche, La philosophie à l’époque tragique des grecs, Gallimard coll. Folio essais n° 140, p. 111
14. idem p. 112
15. Abbé d’Aubignac, Conjectures académiques sur L’Iliade, (Paris) 1715, p. 10 (ouvrage disponible sur gallica.bnf.fr)
16. P. Judet de la Combe, Homère, Gallimard coll. Folio Biographies, 2017, pp. 32-33
17. Nietzsche, op. cit. p. 113
18. P. Judet de la Combe, op. cit. pp. 32-33
19. R. Wood, cité par S. Saïd, Homère et L’Odyssée, Belin 1993 et 2010, pp. 26-29
20. F. Jacoby, cité par P. Judet de la Combe, op. cit, p. 36
21. S. Saïd, op. cit, pp. 26-29
22. idem
23. idem
24. idem
25. voir Le Robert, dictionnaire historique de la langue française
26. Ælien, Histoire variée (XIII, 14), cité par S. Saïd, op. cit, pp. 26-29
27. Cicéron, De oratore (III, 34), cité par S. Saïd, op. cit, pp. 26-29
28. P. Judet de la Combe, op. cit., p. 48
29. idem, p. 35
30. Nietzsche, op. cit.
31. Nietzsche, op. cit., p.126
32. F. de Towarnicki, À la rencontre de Heidegger, Souvenirs d’un Messager de la Forêt Noire, Gallimard coll. Arcades, 1993
33. M. Heidegger, Réflexions II-VI, Cahiers noirs (1931-1938), trad. F. Fédier, Gallimard NRF 1998
34. R. Maggiori, « Heidegger défendu », Libération, 12 octobre 1995
35. A. Finkielkraut, « Heidegger : la question et le procès », Le Monde, 5 janvier 1988
36. F. de Towarnicki, op. cit.
37. V. Farias, Heidegger et le Nazisme, éd. Livre de Poche, 1989 (on se sert d’un extrait de la préface de C. Jambet)
38. R. Maggiori, op. cit.
39. V. Farias, op. cit.
40. F. Fédier, cité par R. Maggiori, op. cit.
41. F. de Towarnicki, op. cit.
42. A. Finkielkraut, op. cit.
43. M. Heidegger, Ecrits Politiques 1933-1966, Gallimard 1995, trad. F. Fédier, cité par R. Maggiori
44. E. de Rubercy et D. Le Buhan, Douze questions posées à Jean Beaufret à propos de Martin Heidegger, Aubier, 1983
45. Nietzsche, op. cit., p. 101
46. cité par R. Maggiori
47. F. de Towarnicki, op. cit.
48. E. de Rubercy et D. Le Buhan, op. cit.
49. Nietzsche, op. cit., p.161
50. Nietzsche, op. cit., p. 160

Rédigé par Hervé Gasser

Écrivain et enseignant, je vis et travaille à Lyon.

(4 commentaires)

  1. Merci beaucoup pour votre message. Il m’a poussé à hâter une tâche pénible que je ne cessais de retarder : réinstaller le pilote de mon scanner. Vous trouverez ainsi, à la fin de mon texte, les documents de mon porte-vue ! L’article sur Hantaï est le 3e ; dites-moi si la définition est suffisante et si vous pouvez le charger. Par ailleurs, au cours de mes recherches, j’ai lu la très intéressante correspondance de Hantaï avec le philosophe Jean-Luc Nancy (« Jamais le mot créateur… », Galilée 2013) qui est riche sur la question des raisons de son silence.

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