# 1
 

— Le plus bel animal du monde, en trois lettres ?
— Moi.
Le lieutenant Zenâta était souvent drôle quand il était fatigué. Et quand il avait mal au dos, la vie lui semblait une farce ignoble.
Il avait fini de remplir le lave-vaisselle. Avec le plat de la main droite, il chassait l’air sous une feuille de film étirable qui recouvrait un reste de veau aux olives. Il appliqua minutieusement une pression avec ses pouces sur les rebords de l’assiette creuse jusqu’à ce que la viande apparût figée en relief dans la sauce brune.
— Moi ? demanda Bihoreau à contretemps.
Le modem ponctua sa question avec une tonalité irritante. L’adjudant Bihoreau chargeait les photos de son appareil numérique sur l’ordinateur personnel du lieutenant Zenâta et les envoyait une par une vers le serveur de la Gendarmerie nationale. La connexion au domicile de Lakhdar Zenâta était lente mais stable. Plus stable qu’à la brigade. Et moins lente. Mais on avait le temps d’être écœuré par les gros plans de chair perforée et sanguinolente, les traces de coups et de strangulation, les tissus colorés, les cheveux longs blonds éparpillés dans l’herbe, et le gentil regard de Céline Rollier. La grille de mots croisés servait de bouclier à l’adjudant Geoffroy Bihoreau, qui craignait que fermer la visionneuse n’interrompît le téléchargement.
— J’avais pensé « ara », proposa-t-il.
— Il y avait un Ara dans ma classe au Lycée, dit Lakhdar Zenâta, qui respirait fort. Un arménien. Ce n’était pas le plus bel animal du monde. Puis, en fouillant dans le tiroir sous la plaque vitrocéramique : Il prostituait ses copines dans le parc en face. Cinquante balles la pipe.
 Zenâta sortit du paracétamol effervescent et un feutre bleu. Il mit deux comprimés dans un verre d’eau et écrivit sur le muscle cuit recouvert de plastique tendu « veau aux olives (très bon) ».
— C’est des trucs de la ville, ça, dit Bihoreau.
— La pipe ?
— Les proxénètes.
Bihoreau regarda sa montre et alluma le 19/20 Berry de France 3 en espérant tomber sur la météo. Il reconnut les rives de l’Indre à Ardents et le conseiller général. Il mit en muet et passa sur France 2 qui diffusait une émission spéciale Coupe du Monde. On s’attardait sur la biographie de Lilian Thuram. Il éteignit la télévision et se rassit devant l’ordinateur.
— Voit beaucoup de rouges gorges en hiver, en trois lettres ?
— ORL.
— Tu sais que tu es fort, Lakhdar ? C’est plus dur que les mots fléchés. On ne peut pas juste deviner. Il faut vraiment réfléchir.
La maison de Céline Rollier était à l’entrée du lotissement. Lakhdar Zenâta connaissait la jolie jeune fille et ses parents. Tous les gendarmes de la brigade connaissaient tous les habitants du bourg. Au moins de vue. Il pouvait facilement se représenter ses parents, à cette heure, à quelques dizaines de mètres, écrasés par l’horreur, dans un salon à peu près semblable, maintenant que les forces de l’ordre étaient parties. Les parents Rollier et lui avaient un point commun à cet instant : pas le cœur à célébrer le parcours des Bleus.
— Facteurs de canapés, en huit lettres.
— Sofistes ?
La sonnette retentit.
Dans l’esprit du lieutenant de gendarmerie toutes les sonneries étaient des alarmes. A fortiori la sonnette de son pavillon. Il en reconnut à peine le timbre tant elle servait peu. Il se déplaça péniblement jusqu’à la porte d’entrée, sa chemise de service défaite et entrouverte sur sa gigantesque bedaine. Il avait piétiné tout l’après-midi autour de la scène de crime et ses lombaires le lui rappelaient. C’étaient le capitaine Crave et deux gendarmes de la brigade. Ils étaient en tenue et paraissaient ennuyés d’être là, alors qu’ils s’étaient quittés deux ou trois heures plus tôt. Le lieutenant cala dans le chambranle son demi-siècle et ses cent-vingt-cinq kilos. L’assiette de veau aux olives pendait au bout de son bras droit. Il sourcilla.
— Pardon Lakhdar, commença le capitaine, il est là ?
— Geoffroy ?
— Non, Adam. Et elle se glissa dans l’entrée avec une évidente répugnance à forcer le passage. Sa chambre, c’est en haut ?
Lakhdar Zenâta hocha vaguement la tête vers l’escalier où les trois gendarmes se ruaient déjà. Le troisième n’était pas arrivé en haut que le capitaine était déjà revenue sur le palier :
— Il y a personne. Il n’est pas là. Il est où ?
— En bas, répondit Lakhdar, qui avait posé sa main libre sur son crâne chauve. Adam est en bas. Il a déménagé sa chambre.
— À la cave ? s’inquiéta le capitaine.
— C’est semi-enterré. Il y a des fenêtres.
Le père célibataire savait que son hésitation était moins due à la surprise d’une intervention de police judiciaire dans sa maison qu’à l’horreur de voir se réaliser une de ses pires ruminations. Il dormait trop peu ou trop mal pour rêver mais il restait songeur de longs moments et ruminait des idées noires, des intuitions néfastes. Et il se haïssait quand il avait vu juste. À cet instant, en massant compulsivement la peau nue de son crâne, il était convaincu que le fait d’avoir imaginé l’arrestation de son fils avait provoqué l’opération de gendarmerie à laquelle il assistait.
— Il n’est pas en bas non plus, Lakhdar. Il est où Adam ?
Le capitaine était la première remontée. On entendait encore les deux brigadiers s’interpeller au sous-sol. 
— Ecoutez, capitaine. (Lakhdar venait de voir l’adjudant Bihoreau posté à ses côtés et reprenait ses esprits.) Je n’en sais rien. Je ne sais pas où il est. Il a fait sa chambre en bas et ça fait des semaines que je ne l’ai pas vu. J’ai dû l’apercevoir deux fois, de loin, de dos, je ne sais même plus quand. (Il montra l’assiette de veau aux olives.) Je laisse du fric dans les tiroirs et de la bouffe au frigo. Ça disparaît. Vous voyez : « très bon ». C’est la totalité du dialogue que j’ai avec mon fils depuis je ne sais pas combien de temps.

#2


Il n’allait tout de même pas participer à la battue. Il posa un récipient cylindrique haut avec anse rempli de café sur la table basse et tapota l’épaule de Bihoreau qui avait dormi sur le canapé. Le ciel était bleu ciel, impeccable. Il remarqua que la haie avait poussé parce qu’il ne voyait plus le toit de la Clio gendarmerie. C’était son premier été à Ardents. Il s’était réjoui d’entretenir un jardin, puis il s’était rendu compte qu’il n’y connaissait rien et qu’il n’avait pas envie d’apprendre. Geoffroy lui avait fait remarquer qu’à la rentrée, il aurait vu les quatre saisons. Il lui donnait des conseils, mais Lakhdar ne s’imaginait pas acheter un taille-haie.
— Il ne doit pas être loin ton gamin, dit Bihoreau.
— S’il a tiré une bagnole, il est peut-être en Espagne, ou à Lille.
— Il sait conduire ?
— Non. Pas que je sache. J’en sais rien en fait.  Sûrement que oui.
— Mais non, il est planqué dans le coin, quelque part dans les champs ou au stade. Au pire à Châteauroux. Puis, après un long silence : Tu devrais prendre un congé. Ça va être dur.
— Je vais les laisser me mettre en congé.
Le lieutenant montra l’appareil photo numérique branché sur la tour de l’ordinateur :
— Il faudra ranger tout ça. Ils vont nous retirer l’affaire de toutes les façons.
Il commença à formuler quelque chose comme « ça ferait bizarre dans la maison du meurtrier », mais il se retint. Il n’en revenait pas d’être à ce point sûr de la culpabilité d’Adam.
Il avait passé la nuit au sous-sol. Adam ne lui avait pas demandé l’autorisation d’y emménager. Il y avait consenti de manière tacite. S’il avait eu besoin de se justifier, il aurait peut-être parlé de construction de l’autonomie, d’acquisition progressive de l’indépendance. Des mots d’Anne-Marie. La pièce était plus vaste que sa chambre à l’étage. Il y avait un long soupirail qui donnait sur le jardin. Il pensait qu’Adam se servait de la porte du garage et qu’il se lavait dans la buanderie. Il s’était plu à l’appeler la salle des machines. Le précédent propriétaire avait ajouté une arrivée d’eau avec un mètre de tuyau de jardin et une douchette pour nettoyer son matériel de pêche. Adam s’en servait peut-être aussi de chiottes. Toutes ces hypothèses faisaient partie d’un ensemble à peu près logique sur lequel Lakhdar évitait de s’appesantir. Il savait que rien de tout cela n’était tolérable.
Il resta longtemps assis dos au mur à contempler le duvet qui gisait éventré, les bouteilles vides, les canettes, les cendriers pleins, les emballages de sandwichs triangulaires, les boitiers de cd souillés de poussière de shit, de miettes de tabac et d’herbe, les étuis déchirés de feuilles à rouler et le matelas moisi d’avoir épongé l’humidité du sous-sol. Il voyait tout ça pour la première fois, mais il devait admettre qu’il savait. Il pouvait justifier tout ça par l’adolescence, par les déménagements, par le divorce d’avec Anne-Marie. Dans le désordre. C’était ça mais ce n’était pas tout. Adam et lui cohabitaient en s’évitant. Il n’y avait entre eux qu’un grand silence. Il fallait dire que c’était une manière de respecter la souffrance de l’autre. C’était aussi une manière de ne pas se nuire avec des futilités. Ils se laissaient fonctionner l’un l’autre. Le lycée l’avait appelé, puis convoqué, puis avait mis en place un « vrai suivi pour Adam », puis laissé tomber. Il ne pouvait pas dire qu’il ne connaissait pas l’alcool, la drogue, les conneries des jeunes : c’était un bon pourcentage du boulot de gendarme. Il ne pouvait pas dire qu’il n’avait pas observé un large panel de leurs conséquences. Et maintenant que tout avait lentement sédimenté pour conduire son grand fils au doux regard berbère à violer et poignarder une gentille voisine, il ne voyait dans le sous-sol en béton souillé que le reflet de sa propre ignominie. Lui, Lakhdar Zenâta, lieutenant de gendarmerie, allait passer une bonne partie de sa retraite au parloir des Fauvettes, à dialoguer avec ses infirmités de père. Et il n’en était pas étonné mais las. Et plein du dégoût d’avoir si souvent prophétisé l’avenir.
Dans sa haine, il s’était endormi. Quand il s’était réveillé, bien avant l’aube, il était remonté chercher des sacs poubelles de cent litres et les avait remplis à la vitesse que lui permettaient ses lombaires. Puis il avait roulé le matelas avec du ruban adhésif d’emballage, tout porté dans les deux conteneurs à roulettes en passant par la porte du garage, et préparé du café.
— Ça fait un joli assortiment de véhicules, dit Bihoreau, qui parlait en sa qualité de collectionneur de militaria.
Lakhdar reconnut des personnels de La Grèbe et de Cochevis, toute la brigade d’Ardents, une demi-douzaine de techniciens en identification criminelle, et d’autres. Il était d’accord avec Geoffroy : pour être ici à six heures pile, ils s’étaient levés de bonne heure. Il dénoua des nœuds dans sa barbe. Le capitaine Laurence Crave avait montré un bel exemple de coordination départementale. Elle était là, sous la fenêtre, donnant ses instructions avec de grands gestes avant de franchir le portail. Pour une fille du coin, elle avait de l’allure. Sa carrure de nageuse lui permettait de remplir convenablement le blouson polaire de la tenue règlementaire. Lakhdar reconnaissait la militaire ; cette manière d’être pleinement dans l’opération. Il se demanda si elle était assez lucide pour savoir qu’on ne lui confierait pas cette enquête. Si elle savait qu’elle n’était là que pour faire le ménage et l’aspect humain. Peut-être. Elle était plutôt maligne. Evidemment plus que lui. Mais son air affairé, son regard déterminé, sa manière de dire « ses » hommes, lui faisaient penser qu’elle avait encore quelques illusions. Quant à revenir si jeune au pays, pour un officier, c’était un choix de carrière désastreux. Un enterrement.
— Bonjour Lakhdar. Désolée.
Le capitaine semblait sincère. Mais les gens qui commencent par s’excuser sont orgueilleux. Le lieutenant Zenâta hocha la tête et laissa se faufiler un peloton de fonctionnaires qui le saluèrent de manière fuyante avant de s’engouffrer dans l’escalier qui menait au sous-sol.
— Tu ne vas pas pouvoir rester ici, Lakhdar, dit le capitaine Crave. Tu as un endroit où aller ?
— Il va venir à la maison, dit Geoffroy, qui apparut la chope de café à la main.
Lakhdar leva le bras pour l’interrompre :
— C’est pas la peine, capitaine.
— Quoi ?
— C’est tout là.
Lakhdar désignait les deux conteneurs dans l’allée du garage. Remplis de sacs-poubelles noirs.
— Nom de dieu, Lakhdar, commença le capitaine, incrédule.
— C’est tout vide, c’est normal ? demanda un technicien en combinaison à usage unique qui remontait du sous-sol.
 — Je n’ai pas réfléchi, capitaine, dit Lakhdar.
— Non ce n’est pas normal, articula le capitaine Crave, avec colère.
— Mais c’est tout là, j’ai rien jeté. Ailleurs. J’ai rien jeté ailleurs. »
Elle sortit sur le perron et aboya en direction de deux brigadiers d’Ardents restés sur le trottoir :
— Merle ! Rossignol ! Mettez des gants ! Elle leur désigna les poubelles comme un sémaphore : Vous ramassez tout ce qu’il y a là !
Puis elle s’adressa aux techniciens qui remontaient les uns derrière les autres :
— Redescendez ! Ramassez tout ! Je veux comparer le moindre poil qui traîne avec tous les ados de la circo !
Le lieutenant Zenâta aurait souri dans une autre situation. Laurence lui inspirait de l’affection. Il n’avait pas envie de faire abstraction de son sexe au motif qu’il ne fallait pas la réduire à son sexe. C’était la femme qui le touchait. En revanche, il n’aimait plus ce qu’elle représentait, ou ce qu’elle tâchait de représenter : cette autorité bienveillante au service du public, cette certitude d’agir pour le bien commun.
— Le patron te met en congé, lâcha-t-elle en dominant son exaspération.
— Je me doute, oui.
— Je t’attends à la voiture, dit Bihoreau en se faufilant.
— Tu vas avoir beaucoup de choses à t’occuper, continua le capitaine.
— Sans doute, oui.
— Un mois, mais c’est renouvelable.
Lakhdar Zenâta inspira bruyamment en dépliant le dos. Le capitaine insista :
— T’es à deux ans de la retraite, Lakhdar.
Il la regarda dans les yeux et lui sourit gentiment. A travers la barbe fournie, zébrée de gris, cela dessina un instant sur son visage un masque très humain.
La Clio gendarmerie fit demi-tour au fond du lotissement puis roula au pas jusqu’à l’avenue Verdier. En passant devant la maison des Rollier, Lakhdar eut le temps d’observer les bouquets de fleurs, les bougies, les photos, les peluches et les messages qui s’accumulaient au pied de leur portail blanc. L’autel improvisé paraissait défraîchi par la nuit. Geoffroy dit :
— Ça a commencé hier. Mais les gens vont continuer, c’est sûr, puis il tourna à gauche.
— Tu vas où ? demanda Zenâta.
— On va chez moi, non ? répondit l’adjudant.
­— On va à Châteauroux.
— T’es en congé Lakhdar.
— C’est mon fils.
— C’est en zone police.
— Je suis en congé.
— Pas moi.
— Alors tu me déposes. 
— Arrête.
L’adjudant ralentit devant les locaux de la brigade puis franchit la ligne continue pour s’engager devant le portail fermé :
— On va plutôt prendre ma voiture.
Le long du mur d’enceinte en crépi rose, une petite dizaine de personnes attendaient en file indienne. Un vendredi 10 juillet. Il n’était pas encore huit heures du matin. Affluence inhabituelle devant un service public qui ne connaissait jamais aucune affluence. Geoffroy mit le point mort et sortit ouvrir le portail. Lakhdar Zenâta resta calé dans le fauteuil passager. Son corps volumineux remplissait tout l’habitacle. Même avec le fauteuil au dernier cran, son genou gauche se calait contre le combiné de radio RUBIS. Il avait pris l’habitude d’incliner le dossier d’un tiers pour soulager ses lombaires.
Il abaissa le pare-soleil d’un coup de patte. Il reconnut deux assistantes maternelles qu’il voyait souvent promener leurs mômes dans le jardin de la Mairie au bord de l’Indre, pas loin de là où on avait retrouvé Céline Rollier, l’emploi jeune du collège Sittelle Torchepot, et plusieurs employés de la parqueterie, dont la sœur – ou la belle-sœur, il ne savait plus – du brigadier Merle. Il se convainquit qu’ils ne le regardaient pas de manière particulièrement insistante et que si c’était le cas, c’était normal au vu de la situation. Il vit l’adjudant Bihoreau parlementer puis prendre l’initiative de faire attendre tout ce petit monde à l’ombre sur le perron plutôt qu’en plein soleil. Il se tenait légèrement voûté comme les gens prévenants. Il revint empressé vers la voiture et passa la première. Le lieutenant Zenâta protesta :
—  Qu’est-ce que c’est que cette merde, Geoffroy ?
— Ils veulent faire une déposition. Ils veulent apporter leur témoignage.
— Témoigner de quoi ? Ils ont vu quelque chose ?
Bihoreau manœuvra sur le gravier et gara la Clio gendarmerie à gauche d’un C15 familial vert ortie métallisé.
— Je ne sais pas. Peut-être. Pas forcément, énuméra-t-il en serrant le frein à main. Il défit sa ceinture de sécurité : Mais c’est un gros, gros truc pour le village, Lakhdar, même s’ils n’ont rien vu, les gens ont besoin d’être écoutés. Ils ont besoin de dire qu’ils connaissaient Céline. Et puis, ils se disent qu’il y a peut-être quelque chose qu’ils ont vu qui ne veut rien dire pour eux mais qui va faire que nous, on va régler l’affaire.
Les deux hommes s’assirent à l’avant du C15 vert Empire métallisé. L’habitacle de la fourgonnette était mieux adapté à la morphologie du gendarme Zenâta. L’assise était spartiate mais il préférait le confort ferme qui lui permettait de relâcher en partie les muscles du dos.
— C’est plutôt une manière de montrer qu’on se sent concerné, continua Geoffroy. Et ils veulent qu’un service officiel enregistre ça. On dit leur “concernement” ?
— On va prendre trois mille huit cents dépositions ?
— Non. Mais trois ou quatre cents c’est possible. Probable. C’est la vie à la campagne. Quand c’est dur, il faut être tous ensemble. Comme l’équipe de France. Et si c’est quelqu’un de chez nous : pan ! Accident de chasse.
Au fond, Geoffroy savait quelque chose de la vie. L’image de l’équipe de France était abusive, mais les trois dernières semaines de Coupe du Monde avaient tapé sur le système de tout le monde.
Lakhdar se détendit et se perdit dans la Champagne Berrichonne. La route droite divisait la vaste plaine. Depuis un an qu’ils travaillaient ensemble, Geoffroy lui était devenu infiniment sympathique. Il aurait aimé dire un ami. Il lui avait d’abord fait l’effet d’un plouc indécrottable mais inoffensif, à la limite du benêt. Mais il avait observé comment il inspirait une confiance immédiate chez les gens. Il avait un naturel aimable. À force de devoir lui en être reconnaissant sur le terrain, il avait fini par en être admiratif. Il semblait tout savoir sur les choses concrètes, comme un vrai grand-père, ceux qu’on voit à la télévision. Là, il aurait pu lui dire si les céréales étaient mûres. Lui ne faisait que supposer que l’été était le temps des moissons mais il ne savait pas si c’était encore valable à l’aube de l’an deux mille. Lakhdar ne savait pas faire la différence entre le blé et l’orge. C’était des céréales. Des corn-flakes. Ce n’était pas du maïs. Couleur corn-flakes. En plus fade. En plus doré. Jusqu’à l’horizon. Et les pylônes de la ligne à haute-tension semblaient mesurer la perspective. En banlieue parisienne, il avait toujours eu des collègues qui venaient de la campagne, qui racontaient les mêmes touche-pipi dans les granges et qui remplissaient les formulaires de mutation chaque année en faisant des enfants pour avoir les points.
Bihoreau interrompit ses rêveries :
— C’est du blé. Du blé dur. Pour faire les pâtes et la semoule. Avant, tout ça c’était à mon pote Antoine. Enfin à ses parents. Mais il a tout revendu à une boîte américaine qui gère du foncier agricole. Elle loue les terres à un gros céréalier qui sous-traite à un autre gars, qui vend toute sa production à la boulangerie industrielle via la minoterie. Ça fait deux intermédiaires en plus, pour le même blé et les mêmes nouilles. Il est dans les portails en PVC maintenant. Il les achète à un grossiste et les installe. Il dit que ça marche bien parce que les gens aiment avoir un beau portail et qu’il peut faire une bonne marge sur l’installation.
Le concurrent de la Renault Express traversa Claviers. Avec l’été, les maisons basses de chaque côté de la départementale étaient encore supportables. Le vert et le soleil faisaient ressortir un peu de blanc sur le crépi des façades. Lakhdar Zenâta avait appris que les haies de peupliers peuvent dissimuler des propriétés confortables.
— Tiens, dit Bihoreau, c’est lui qui a l’espèce de ranch avec la barrière blanche, là.
Mais Lakhdar porta son attention sur la grande banderole « Allez les Bleus » qui venait d’être installée à la sortie de Serin. Il se demanda si elle n’était pas de nature à distraire les automobilistes. Il connaissait bien le rond-point de la D67. Le week-end, il leur servait à filtrer les jeunes qui rentraient bourrés de Châteauroux. Et malgré ça, il fallait aller les récolter au petit matin dans le fossé jusqu’à La Grèbe comme des champignons. Ça faisait des drames dans les lycées castelroussins et des anecdotes édifiantes pour les séances de sensibilisation à la sécurité routière.
Ils traversèrent la zone commerciale du Bouvreuil sans s’arrêter.
— On commence par la gare ? demanda l’adjudant Bihoreau.
— Ils sont où les arabes ? répliqua Lakhdar Zenâta.
— De quoi tu parles ? Le mot arabe n’avait pas plu à Geoffroy. Il avait reconnu le ton de franchise désinhibée que Lakhdar employait parfois. Il lui semblait inutilement provocateur.
— Allez, fais pas l’idiot, continua Lakhdar avec la même morgue : les maghrébins, les immigrés, ils sont où ?
— Je ne sais pas… Partout ?
— Arrête tes conneries. Lakhdar regardait Bihoreau qui roulait lentement : Ecoute Geoffroy, mon fils c’est mon fils. Je suis français, il est français. Je suis né à Nanterre, il est né à Suresnes. Il est même à moitié bordelais, rapport à sa bourgeoise de mère. Mais figure-toi que ça se voit sur sa tronche qu’il est marocain ! Alors on le cherche où ? Quel quartier ?
— Les Aigrettes.
— Va pour les Aigrettes.


#3

L’adjudant Bihoreau gara le C15 vert épinard métallisé sur une place de stationnement G.I.G-G.I.C devant le centre culturel Edith Piaf. Lakhdar sortit avec difficulté. Sur le trottoir d’en face, entre les barres de logements sociaux et le groupe scolaire, la petite galerie marchande était un autel à la gloire de l’équipe de France. Les visages en gros plan de plusieurs joueurs couvraient les vitrines d’un bar PMU. C’était un habillage publicitaire en vinyle avec des sections perforées qui permettaient de voir au travers ou au moins de laisser passer la lumière. Des guirlandes de petits maillots tricolores et de fanions siglés France 98 pendouillaient sous les préaux. Une mascotte figurant un coq bleu à crête rouge d’un mètre quatre-vingts en carton alvéolaire découpé tenait une ardoise sur lequel on avait ajouté « On est en finale ». Une bouteille de bière gonflable faisait la même taille. Lakhdar Zenâta ne se rappelait pas avoir jamais vu une telle ferveur pour les trois couleurs. Il avait pensé « depuis la Libération », mais il était né après.
Quand Geoffroy actionna la fermeture centralisée, ils entendirent des éclats de voix, un scandale. Presque aussitôt un homme surgit par la porte vitrée du bar PMU et renversa une pile de fauteuils de jardin. C’était un homme grand de type européen, trente-cinq-quarante ans, cheveux ras, lunettes. Tandis qu’il se relevait de manière confuse, une douzaine ou une quinzaine de clients de type nord-africain s’approchaient de lui en l’invectivant. La plupart semblaient sexagénaires et tenaient à la main des billets de PMU. Debout, l’homme bomba le torse et leur fit front en se tortillant de manière obscène. Il était nettement plus grand qu’eux, mais sa minceur, son allure dégingandée, sa chemise blanche rentrée dans un jean décoloré provoquaient le malaise. Soudain deux maghrébins, plus jeunes, jaillirent du groupe de clients. Le premier portait un maillot de l’Olympique de Marseille et le second, plus sec, un blouson de cuir. Tous les deux se ruèrent vers le grand type qui fit plusieurs zigzags ridicules entre les platanes du terre-plein d’en face. Le supporter de l’OM criait :
— Je vais te niquer ta mère, fils de pute, tu vas voir comment je vais te niquer ta mère, je vais te défoncer.
Alors le type se précipita à l’intérieur d’une supérette, suivi par les deux autres. L’épicier sortit aussitôt sur le trottoir. Il fut rejoint par les joueurs de PMU. Ils regardèrent ensemble le saccage de la boutique. On commençait à s’installer aux fenêtres alentour. On entendait des injures et les gondoles s’écrouler. Puis le tintement dysharmonique d’une avalanche d’éclats de verre. Le type s’était projeté à travers la vitrine, la tête enfouie dans les coudes, provoquant la dispersion des étals de fruits et légumes. Il s’écrasa sur le trottoir, la face dans le verre brisé. Les joueurs de PMU rejoints par les deux poursuivants l’entourèrent.
Un coup de feu fusa, interrompant les conversations.
— Messieurs, Gendarmerie nationale.
Lakhdar avait tiré en l’air. Bihoreau identifia un Luger P08 qui ne faisait pas partie de l’arsenal règlementaire. Lakhdar le rangea lentement dans la ceinture de son bermuda afin que toute la petite assemblée sût qui était armé. L’ogre musculeux, maghrébin, chauve et barbu n’avait rien d’un gendarme. Plutôt un prophète obèse en tenue estivale. Mais ceux qui doutaient pouvaient se référer à la tenue de service courant de l’adjudant Bihoreau, codée trente-et-un dans la classification : polo bleu manches courtes, pantalon d’intervention, chaussures montantes.
Les badauds se dispersèrent en grommelant. Lakhdar les guida vers l’intérieur du bar PMU comme un berger. Il prononça en arabe dialectal marocain des consignes claires sur un ton rassurant et presque badin.
L’adjudant Bihoreau, muni d’un duo pelle-balayette, s’accroupit près du grand type allongé :
— Qu’est-ce que t’as foutu comme bordel, mon lapin, c’est pas possible. Il va falloir changer de bistro préféré.
L’homme roula sur le côté, rassembla ses jambes en position fœtale et tendit les deux bras en l’air. Bihoreau balaya les bouts de verre et fit plusieurs voyages jusqu’au conteneur de recyclage.
L’homme donna une impulsion des épaules et se retrouva en position de prière, à genoux, face contre terre. Bihoreau sentait le regard du voisinage. Il entendait des éclats de voix et des sifflets. Il craignait une nouvelle provocation. L’épicier était au téléphone et marchait nerveusement le long du trottoir. Bihoreau songea qu’il n’avait que quelques minutes avant que la situation n’empirât. Il attrapa le portefeuille dans la poche arrière de l’homme qui relevait le haut du corps, les bras ballants. Les multiples coupures sur son visage l’avaient couvert d’un rideau de sang souillé par le trottoir. Sa chemise blanche en était imbibée jusqu’au plexus. Les paumes de ses mains et ses avant-bras étaient perclus de morceaux de verre sanguinolents. Il les extrayait sans méthode. Il s’essuya soigneusement les yeux avec un pan de sa chemise, une orbite après l’autre, puis sortit de sa poche de poitrine une paire de lunettes à verres épais et monture en acier qu’il chaussa.
La CNI plastifiée indiquait AUTOUR, Michel, Marie, Frédéric, né le 19 juillet 1959 à Charleville-Mézières. Taille : 1,90m. Au verso, une adresse à Charleville et la délivrance par la préfecture des Ardennes. Bihoreau fut curieux de découvrir une carte Vitale dont il n’avait vu que des fac-similés. La photo était conforme. Michel Autour avait un visage concentré au milieu de la face et une mâchoire proéminente qui lui mangeait la bouche. Le front fuyait vers une coupe d’hygiène de cheveux gris. L’individu avait sans doute fait un séjour récent dans un service hospitalier ou un centre d’accueil de sans-domicile, peut-être en maison d’arrêt.
Les éclats de voix et les insultes aux fenêtres se faisaient plus pressants. L’épicier prenait des photos avec un appareil jetable dont il venait d’ôter l’emballage en carton. Il s’accroupit devant Michel et le mitrailla en contre-plongée. Il voulait avoir dans le cadre sa vitrine brisée derrière le coupable. Bihoreau s’activa. Il se jeta sous l’aisselle de Michel et le transporta vers le C15 vert de vessie métallisé. Il sentit leurs tempes humides se caler l’une contre l’autre. Les grandes jambes de Michel pédalaient en désordre à travers l’avenue. Les cris et les sifflets résonnaient comme au stade. Bihoreau eut de la peine à attraper la télécommande dans la poche opposée pour déverrouiller le véhicule. Puis il fit le tour du successeur de l’Acadiane, ouvrit la porte de côté de la cabine approfondie, engagea Michel sur la banquette arrière rabattable et le laissa s’effondrer. Il était satisfait d’avoir choisi l’option porte arrière ; il n’aurait pas su comment faire avec le siège passager escamotable. Et il était soulagé d’être sorti du champ de vision des voisins.
Mais les jambes de Michel sortaient par la porte et posaient une paire de tennis premier prix sur le trottoir. L’adjudant s’engouffra en vain dans la cabine pour le déplacer. Il suait. Le polo règlementaire était maculé de brun rouge comme ses avant-bras. Il fit une moue de dégoût et dit :
— Ecoute Michel, je vais aller chercher de quoi te démaquiller, mais il faut que tu m’aides un peu. 
Il grimpa dans la cabine approfondie pour fouiller dans son matériel de pêche. Il sortit avec un rouleau d’essuie-tout et prit dans le vide-poche de la porte conducteur le torchon de cuisine qu’il utilisait à la station essence.
Le sopalin absorbait le sang sale. L’adjudant épongeait avec précaution à cause du verre dans la peau. Il était penché au-dessus de lui, voûté contre le plafond. Il dit :
— Alors, tu es Cancer. Tu as failli être Lion, c’est dommage. Je t’aurais bien vu Lion. Mais tu es Cancer. C’est bien aussi. C’est différent. 
Michel Autour éructa quelque chose et des bulles de salive sanguinolente s’accumulèrent à la commissure des lèvres. L’adjudant lui tapota la peau du cou avec la pulpe des doigts à la recherche de fragments de vitrine, prit le torchon et essuya le sang à grands traits des oreilles au plexus. Puis il l’agrippa fermement sous les biceps et le releva en position assise en ahanant. Le garnissage en jersey-simili était taché. L’essuie-tout souillé encombrait le plancher de la cabine. Il inspecta le visage peinturluré de rouge avec attention. Il parlait en chantonnant doucement, comme une comptine :
— C’était pas un endroit pour toi, Mi-chel. On dirait bien qu’il ne fallait pas montrer-ta-binette-à-un-endroit-pareil, Mi-chel.
L’adjudant retira encore ici et là plusieurs débris avec les ongles, puis il s’extirpa de la cabine et sortit du bac vide-poche côté passager un paquet de Marlboro light et un briquet Bic maxi illustré par la skyline de New-York. Bihoreau était non-fumeur. Il achetait des cigarettes pour la sociabilité. Il trouvait agréable et nécessaire d’être en mesure d’offrir du tabac. À plusieurs reprises, cela lui avait permis d’entretenir le dialogue avec des individus en situation d’infraction. On n’injurie pas quelqu’un qui vous offre une cigarette, même un gendarme.

 


#4


Lakhdar Zenâta s’affala brutalement sur le siège passager. Le peau-rouge à l’arrière finissait sa clope. Il portait une chemisette à motif bandana que Bihoreau gardait comme rechange dans son matériel de pêche. L’adjudant était torse nu dans un gilet multipoches à séchage rapide.
— Rien ? demanda-t-il en actionnant la clé de contact.
— Trop ! répondit Zenâta. (il prit son visage dans ses mains.) Je n’ai pas vu son cul depuis des mois et c’est la star de Châteauroux ! Tout le monde le connaît ! Un miracle ! Pas en bien, hein ? Pas exactement.
Il avait articulé l’adverbe avec une ironie aigre.
Son téléphone sonna. Lakhdar avait sélectionné la sonnerie « fuga » qui reproduisait avec des bips sonores entre deux cent cinquante et cinq cents hertz l’ouverture de la fugue en Ré mineur de Jean-Sébastien Bach. Le dérivé de la Citroën Visa remontait la rue Tadorne de Bélon. Zenâta reconnut le numéro de la brigade :
— Zenâta, s’annonça-t-il.
— Lakhdar, t’es où ?
— Au Népal, capitaine. Je fais un trek. Ça capte mal, ça va couper.
— Lakhdar, arrête, on l’a trouvé.
— Ah ! Vous aussi !
— Comment ça ?
— Il est où ?
— Il est à l’hôpital. Depuis hier, mais ils n’ont pas pu l’identifier jusqu’à l’avis de recherche.
— Il est blessé ?
— Non. Pardon. Il est en psychiatrie. À Esquirol.
En levant les yeux au ciel, Lakhdar aperçut dans le petit miroir du pare-soleil la figure barbouillée de Michel qui regardait tranquillement par la fenêtre.
— C’est pas loin, chuchota Bihoreau. (Il entendait distinctement la voix qui sortait de l’écouteur du Nokia 5110. Il mima qu’il savait comment y aller.)
Lakhdar inspira bruyamment, et bloqua son souffle :
— Ok. On y va. 
— Non, attends, interrompit le capitaine.
— Quoi ?
— Il est là Geoffroy ?
— Il est à côté de moi. Il conduit.
— C’est la folie ici. Tout le village veut déposer.
— On a vu la queue ce matin.
— Lakhdar.
— Quoi ?
— J’ai au moins trente ados qui ont vu Adam avec Céline mercredi soir. Avant le match, pendant le match, après le match, à la mairie, au square, à la parqueterie, à l’arrêt de bus, partout. Lakhdar ?
— Quoi ?
— Il y en a un sur deux qui parle de lui comme d’un dangereux psychopathe ou je ne sais pas quoi. Lakhdar ?
— Quoi ?
— Il va falloir au moins trois semaines pour confirmer l’ADN. Mais ce n’est pas comme si on avait un doute.
Lakhdar chercha comment raccrocher. Il appuya deux fois sur “c”, puis sur les flèches haut et bas, puis il fit un appui long sur le bouton rouge près de l’antenne et jeta le téléphone dans le bac du tableau de bord.
Au feu, le C15 vert de Hooker métallisé prit à gauche dans l’avenue de La Grèbe. Lakhdar se contorsionna sur le siège passager pour s’adresser à Michel :
— Ecoute Machin.
— Il s’appelle Michel, l’interrompit Bihoreau.
— J’en ai rien à branler comment il s’appelle, brailla Zenâta. Il peut s’appeler Jacqueline ou Mohammed, je le jette à la prochaine sanisette. T’as compris Jacqueline ?
Michel Autour le regardait mais ne semblait pas concerné.  Il dit :
Le sang séché fume sur ma face. (1)
— Voilà, confirma le lieutenant Zenâta en tapant deux fois des mains. Le sang séché. Tu vas faire un brin de toilette et on se quitte bons amis.
L’utilitaire léger d’une tonne virgule cinq passa sous la voie ferrée, tourna à gauche et stationna en double file devant la place Nicolas Poussin. Le grand parc de stationnement de plein air, décoré de jaune Tour de France, était encerclé d’un double cordon de barrières de sécurité en acier. On préparait l’arrivée de la cinquième étape Cholet-Châteauroux le jeudi 16 juillet. Des intérimaires montaient des structures métalliques temporaires et la sanisette paraissait inaccessible.
— Il y a un robinet derrière la gare routière, suggéra Bihoreau.

 

(1) Note de l’auteur : Tous les propos tenus par le personnage Michel Autour sont extraits de deux recueils de poèmes d’Arthur Rimbaud : Une saison en enfer (Alliance typographique, Bruxelles 1873) et Illuminations (éd. de la Vogue, Paris 1886). L’auteur a ainsi voulu rendre un humble hommage à leur génie. Les deux œuvres sont consultables dans leur édition originale sur le site Gallica de la Bibliothèque Nationale de France, que l’auteur remercie.


#5
 
 
Lakhdar Zenâta sortit trois billets de cent francs et les fourra dans la poche de poitrine de la chemisette bandana :
— Tu es mignonne, tu prends le premier train pour très loin.
Michel Autour ne paraissait pas étonné. Il était assis par terre, adossé au crépi, à côté du robinet en laiton. La haie de laurier qui le séparait du quai de la gare servait de toilettes publiques. Lakhdar posa sur la barrière en béton la chemise blanche ensanglantée de Michel :
— Je mets là tes petites affaires, au cas où. La chemise, c’est cadeau de l’administration. Pour nos plus fidèles usagers.
 Bihoreau appréciait la gouaille de Lakhdar Zenâta. Son côté flic. Il s’y essayait parfois. Mais son naturel était plutôt l’empathie. Il souffrit de laisser Michel Autour dans cet état. Il en eut du mal à manœuvrer pour sortir du parking.
Un lent processus psychologique se mit en route pour le défaire du sentiment de ne pas avoir fait ce qu’il fallait. Arrivé à Esquirol, il avait remis le fils de son ami et collègue – et supérieur hiérarchique – au premier rang des priorités à la fois personnelles et professionnelles.
Et il attendit dans la voiture.
Adam Zenâta était assis de trois quarts, affalé sur la table, la tête enfouie dans ses bras croisés, le front collé au mélaminé pistache. La boule de cheveux noirs bouclés roulait lentement de gauche à droite. Derrière lui, une grande baie vitrée donnait sur un petit parterre de gazon et une structure modulaire en préfabriqué dénommée espace de sociothérapie. Il y avait une chaise libre à sa droite. Lakhdar trouva adapté de s’asseoir à côté plutôt qu’en face. Il engagea péniblement son corps volumineux dans l’assise puis inséra ses jambes sous la table. Ses efforts entraînaient une respiration nasale bruyante.
La boule noire se balançait doucement. Lakhdar n’osa pas la toucher. Il remarqua des guirlandes en papier crépon bleu, blanc et rouge accrochées ici et là dans les interstices des dalles du faux plafond. Un poster de Thierry Henry vêtu d’un maillot rouge siglé d’une marque de boisson gazeuse à base de thé glacé était scotché sur la porte d’une armoire de bureau cadenassée. Il supposa qu’il y avait la télé. Il y avait d’autres patients, chacun seul. Ils étaient assis sur divers éléments du mobilier hospitalier. Ils ne faisaient rien. Certains étaient parfaitement immobiles, d’autres non. Seule une femme d’environ quarante ans, peut-être moins, avec un pull-over ample et des mains fines, osseuses, se déplaçait sur une grande surface de la salle polyvalente avec des mouvements de danse que Lakhdar trouva d’abord menaçants puis humiliants pour elle, pour son fils et pour lui. Il fut soulagé quand elle arrêta. Il avait chaud. Il tâcha d’essuyer la sueur sur son front avec la manche courte de sa chemisette. Le mouvement de balancier du front d’Adam sur la table produisait un léger bruit de décollement. Lakhdar prit conscience que sa propre respiration se figeait comme des apnées. Il devait la relancer presque volontairement à intervalles réguliers.
Dans une ces inspirations forcées, il perçut une odeur désagréable. Elle émanait des cheveux d’Adam. De la base des boucles. De la peau du crâne. Il pensa d’abord à une odeur de poils de chien, mêlée à du gel douche pour homme. Mais à force d’inspirer, il identifia un filet âcre de renfermé, de vinasse et de viande qu’il reconnut comme l’odeur de la putréfaction humaine.
Ce n’était pas tolérable mais Lakhdar n’avait aucune action à disposition contre cette odeur à ce moment-là. Une infirmière traversa la salle jusqu’à une porte aveugle dont la destination avait été arrachée. Elle était chargée d’une pile de boîtes translucides surmontée d’un rouleau de tissu blanc essuie-mains qu’elle maintenait en équilibre avec le menton. Elle sortit de la poche de sa blouse un trousseau de clefs qu’elle secoua longuement pour libérer celle qu’elle tenait entre le pouce et l’index. La porte claqua derrière elle et on entendit encore le trousseau de clefs, puis la serrure, verrouillée deux fois.  À l’intérieur, le trousseau et la serrure avaient une résonnance particulière.
À cet instant, Adam redressa la tête de manière lente et mécanique jusqu’au dossier de la chaise. Ses avant-bras s’ouvrirent dans le même mouvement. Son bras gauche tomba mollement de la table. Il faisait face à son père. Ses yeux noirs le dévisagèrent de manière inlassable et vide. Lakhdar le trouva différent. C’était son fils, physiquement. Il ne l’avait pas vu depuis longtemps. Il était très amaigri et en quelque sorte déformé. C’était toujours un grand adolescent brun qui n’avait pas encore sa carrure d’homme. Mais c’était comme s’il était soudain devenu quelqu’un d’autre, un individu singulier, un être autonome. Son fils s’était séparé de lui en un regard. C’était une personne qu’il reconnaissait, dont il était proche, qui lui était familière, mais qui était radicalement indépendante et incompréhensible. Et le jeune homme qu’il avait devant lui paraissait le véhicule d’une angoisse dévorante. La peau fine semblait déposée sur un organisme vivant dont elle cachait mal les circulations, les battements et les transpirations. C’était l’enveloppe minimale d’une vie biologique intense et nauséabonde.
Il fut envahi d’une immense colère. Contre ce coucou. Contre ce vautour. Contre cette imposture. Contre cette odeur. Contre le mobilier d’hôpital et le néant. Contre ce meurtrier. Contre lui-même.
Il lui décocha en renversant sa chaise une gigantesque trempe, une raclée puissante et sèche, qui l’envoya se fracasser contre la baie vitrée comme un oisillon.

#6

 
— Moi je vous aurais fortement déconseillé la visite. Mais on ne m’a pas prévenu de votre arrivée. Ce qui est normal, d’ailleurs. On entre ici comme on en sort et je dis souvent : c’est heureux.
Le docteur Catherine Blanc était une quinquagénaire un peu garçonne avec un léger chuintement bourgeois. Son sourire manifestait une personnalité supérieure. Le lieutenant de gendarmerie était flatté d’être appelé « mon lieutenant ». Elle tenait un dévidoir de bureau de ruban adhésif transparent et en donnait régulièrement des morceaux à un infirmier psychiatrique qui tressait du papier crépon en guirlandes tricolores.
Elle continua :
— On leur administre des sédatifs à leur arrivée, s’ils sont agités. C’est nécessaire. Ou alors ils arrivent déjà sédatés par le médecin du SAMU et on prend le relais. Dans tous les cas, on n’autorise pas les visites avant plusieurs jours. Ça n’est pas une bonne idée de voir un proche dans cette situation. Dans cet état. Comme un légume. Vous en avez fait l’amère expérience, comme on dit. Ce sont de simples calmants. La réaction est très variable en fonction du sujet. Et de la dose. Il est possible que le médecin du SAMU y soit allé un peu fort. A moins que ce soit l’interne d’ici. Quand on a peur, il arrive qu’on prenne des mesures excessives. Un peu comme vous, à l’instant, n’est-ce pas mon lieutenant ? En outre, si le patient est alcoolisé ou s’il a consommé des psychotropes, les effets psychoactifs sont moins prévisibles. Vous avez mal au dos ? Vous voulez vous asseoir ? Je pense que nous pourrions ouvrir une de ces bouteilles, ça nous remettrait de nos émotions. Qu’est-ce que vous en pensez Patrick ? Après tout, c’est fait pour !
L’infirmier qui pliait du papier crépon fit une moue d’approbation. Le docteur Blanc poursuivit, pimpante :
— Allez, moi je dis que c’est fait pour. Patrick, vous m’aidez ? (Elle tendit une bouteille à l’infirmier qui trouva un tire-bouchon dans le meuble de cuisine.) C’est du Crémant d’Alsace. Vous aimez, mon lieutenant ? J’adore le Crémant d’Alsace. Je dis toujours : vous pouvez boire tout le champagne, mais laissez-moi du Crémant d’Alsace. Vous n’êtes pas sous antibiotiques ? Vous prenez quoi comme antalgique ?
En fait, je les ai fait acheter pour la finale. On a prévu de la regarder tous ensemble dans la salle de jour. Un vrai moment de convivialité pour toute l’équipe soignante. Je crois qu’on en a tous besoin. Avec l’année qu’on a passé. Et si ça déborde : hop, Clopixol pour tout le monde ! Je blague. C’est incroyable ce qu’ils nous font cette équipe de France. C’est génial. Moi je suis à fond. Desailly, Thuram, Karambeu, je les connais tous, j’adore. Et Vieira ! Comme vous, Patrick : Patrick ! Et bien sûr : Blanc. Laurent Blanc. Je fais croire à tout le monde que je suis sa cousine. Et ça marche. Je ris. Je suis folle.
C’est vrai que le pyjama ne met pas en valeur la personne. Encore une fois, cette visite. Mais il a des vertus, vous savez. Quand la personne atterrit, pour ainsi dire, le pyjama l’aide à prendre conscience de sa situation. Voilà, je suis en pyjama, je suis à l’hôpital, je me soigne.
Toutes ses affaires sont consignées. Son téléphone aussi. C’est le médecin qui fera l’évaluation qui autorisera, ou non, tel ou tel objet personnel. De même que le régime des sorties et des visites.
Moi ou un de mes confrères.
Il n’y aura pas d’évaluation avant lundi ou mardi. On a besoin qu’il redescende vraiment complètement. Le diagnostic et le traitement. Il a été pris en charge dans un état d’agitation aiguë. Pour le moment, nous travaillons dans le cadre d’une hospitalisation à la demande d’un tiers – le médecin du SAMU, en l’occurrence – suite à une situation de “péril imminent” mais après avoir vu l’avis de recherche, je m’attends à ce que le préfet prononce une hospitalisation d’office. Je peux faire en sorte que vous soyez tenu au courant. Si vous me laissez un numéro de téléphone.
Nous ne sommes pas un lieu de détention, mon lieutenant. Vous voyez un trouble à l’ordre public, nous voyons une personne malade. Si les patients veulent partir, ils trouveront un moyen.
Même en H.O.
Une fenêtre ouverte, une promenade dans le parc. Comme je dis toujours : les murs ne sont jamais assez hauts.
Tenez, un exemple. Nous avons accueilli une personne. Patrick, aidez-moi, il était d’où Michel ? Charleville-Mézières, merci. Par ses propres moyens. Il est hospitalisé là-bas et de temps en temps, hop, il part en voyage. D’ailleurs, nous appelons ça un voyage pathologique. Ils décompensent et prennent des trains, des cars. Imaginez : dans une perspective paranoïaque, le premier train qui passe, il vient vous chercher. Quand ils redescendent sur terre, ils sont au bout de la France. Ou en Italie, en Belgique.
Dangereux pour eux ! Ils se prennent tous les coins de trottoir, si j’ose dire. Ce n’est pas à un lieutenant de gendarmerie que je vais apprendre la vie dans la rue. Les provocations, les embrouilles. On est copains, on boit, on se tape. Et les tentatives de suicide. Notre fameux Michel, il était dans le Paris-Toulouse, enfin le Toulouse-Paris parce qu’il venait de Périgueux, et on l’a – littéralement – jeté du train à Châteauroux. Mais il a trouvé le chemin tout seul, mon Michel. Tout cabossé. Je le vois encore arriver. On aurait dit qu’il connaissait la maison.
Comment ?
Comme il est arrivé : pfiout.
Mercredi dernier. Le jour de la demi-finale. Je vous dis, je suis fan.
Oh ! Eh ! Non ! Secret médical. Oh là là.
Pas besoin d’être grand clerc, on a fait un signalement.
On a bien fait un signalement, Patrick ?

#7


— Qu’est-ce qu’il y a comme train vers midi, midi quinze ?
— Quelle destination ?
— N’importe où.
— Quel jour ?
— Aujourd’hui.
— Il est 16h18.
— Ok. Quels trains sont passés, ici, aujourd’hui, vers 12h, 12h15 ?
— Dans les arrivées alors. Je regarde. 12h08, le TER pour Limoges. À l’heure.
Accoudé à la banque d’accueil voisine, Bihoreau fit non de la tête et ajouta :
— 12h08, on était dans la voiture. 
Il gênait une cliente qui le lui fit comprendre.
­— Vous avez de la vidéosurveillance ? demanda Zenâta.
— On est en train de l’installer, répondit l’agent commercial, en désignant derrière les deux gendarmes un escabeau en aluminium.
Sur la porte en verre automatique, une affiche SNCF indiquait « Plus de TER pour profiter de la fête » et une chaussure de foot rouge feu coiffée d’un chapeau fantaisie tirait une langue de grand-mère.
­— Sinon, vous avez le Paris-Toulouse, qui passe à 12h15. À l’heure. Enfin le Toulouse-Paris. C’est un corail.
Lakhdar se tourna vers Bihoreau :
— Négatif, dit l’adjudant. On était là. On l’a vu passer. Partir.
— Après on sort de la tranche que vous m’avez indiquée. Vous voulez quand même ?
Le lieutenant de gendarmerie s’impatienta.
—Vous avez 12h20, pour Bourges, mais c’est un autocar.
— Bourges, c’est le terminus ?
— Oui. Il n’y a plus rien après Bourges.
Le ciel s’était couvert et une pluie d’été grasse tomba sur le parking. Zenâta la sentit dans ses sandales. Il prit les clefs du C15 vert sapin métallisé des mains de l’adjudant et s’installa au volant. Il régla l’assise au dernier cran et dit à Bihoreau :
— Toi, tu me trouves le bus qu’il a pris mercredi pour aller à Ardents.
— Le 15. C’est le 15 qui va à Ardents.
— Le chauffeur de bus, Geoffroy, tu me trouves le chauffeur qui a emmené Michel à Ardents. Mercredi.
Lakhdar ferma la portière et démarra le moteur. Geoffroy toqua à la vitre. Lakhdar l’abaissa :
— Attends Lakhdar, je comprends, je vais poser la question, mais…
Lakhdar remonta la glace. Il entendit les mots coïncidence, témoins et Adam. Ou Ardents.
Le C15 vert militaire métallisé contourna la place Nicolas Poussin et prit vers le nord en direction d’Émeu. Les maisons basses défilaient de chaque côté de l’avenue Flamant Hoazin. Des drapeaux français tranchaient sur le crépi grisâtre. Ici et là, des draps blancs pendaient des garde-fous du premier étage pour manifester des encouragements tricolores. Après le pont sur l’Indre, le lieutenant Zenâta prit à droite vers Cochevis. Un panneau lumineux d’information municipal scandait « Émeu avec les Bleus ». Il sentit que sa conduite devenait nerveuse. Quelque chose à l’arrière cliquetait sur les dos d’âne. La pluie tombait sur le pare-brise à une fréquence inférieure à celle des essuie-glaces. Les balais couinaient. Le tissu urbain se détendait. On traversait des zones commerciales et des zones industrielles. La nationale était limitée à cinquante. Le lieutenant Zenâta ralentit. Il alluma l’autoradio. Il ne reconnut pas l’identité sonore. Des chroniqueurs commentaient, certains avec enthousiasme, d’autres non, la une de l’Équipe qui titrait « L’Étoffe des héros » et montrait Lilian Thuram et Laurent Blanc front contre front, sous le regard de Marcel Desailly. Il éteignit la radio. Sur le talus à droite, après un concessionnaire automobile, une série de silhouettes en carton noir représentant les morts de la route avaient été revêtues du maillot de l’équipe de France.
Cela lui déplut. Le lieutenant Zenâta ne méprisait plus la sécurité routière. Jeune gendarme, il avait manœuvré, comme les autres, pour échapper à ces affectations sans gloire. Et le fait d’être arabophone fut, dans ce cas, un atout. Cela le destina à des missions plus spécifiques. Désormais, il ne pouvait plus voir un cyclomotoriste contrevenir à une disposition quelconque du code de la route sans désirer lui dévisser la tête. Et pour les contrôles d’identité sur les amateurs de rodéo urbain, il valait mieux qu’il reste dans la voiture.
Dans son esprit, la sécurité routière était ce qui incarnait le plus concrètement dans la vie des gens le rapport entre la loi et la liberté. Sur la route, chacun pouvait voir les conséquences de ses choix. Il avait des facilités pour mémoriser les statistiques. Un accident mortel sur quatre implique un conducteur contrôlé positif aux stupéfiants. Et l’alcool, un sur trois. Il s’était porté volontaire pour les interventions en milieu scolaire ; les ricanements des adolescents l’avaient mis hors de lui ; il avait arrêté les interventions.
Il pensait que chaque décision était le produit soit de la détermination, soit de la conscience. Dans le premier cas, il était favorable au dressage : produire des réflexes. Cédez le passage, je passe, fauteuil roulant. Cédez le passage, angle mort, je tue. Dans le second cas, il lui semblait que cela dépendait de l’éveil à la mortalité de chacun, et il ne voyait pas ce qu’on pouvait y faire. Cela se produisait assez naturellement vers la trentaine, parfois avant, parfois jamais. Seul un événement traumatique pouvait accélérer le processus. Les vidéos d’accidentologie, même brutales, n’étaient d’aucun secours. Le décès d’un parent ou d’un meilleur ami était en revanche d’une efficacité redoutable. Les blessures aussi, mais dans une moindre mesure. Au fond, dans les deux cas c’était reptilien. Quelque part en haut de la nuque. Déclencher la terreur initiale qui fait écho dans le cerveau du conducteur à chaque décision de conduite. J’accélère, j’ai peur. Je ralentis, ça va. À cette fin, il avait imaginé qu’à la place des animations vélo de sensibilisation à la sécurité routière, on aurait pu accrocher chaque jeune de ce pays, tête vers le bas, sur le capot d’une des 306 seize soupapes de la Brigade d’Intervention Rapide de la Gendarmerie nationale et lui offrir un tour d’autoroute.
Quant à lui, il avait fallu attendre la naissance d’Adam. Même assez longtemps après. C’était l’attachement à son fils qui avait enclenché un processus lent d’accroissement de la peur et de la colère face à cette menace de l’environnement immédiat. Un freinage tardif à un passage piéton sur le chemin de l’école. Une priorité refusée alors qu’Adam était à l’arrière. Une chaussée glissante. Cela le terrorisait et lui rappelait à la mémoire que cet attachement n’avait pas été immédiat. Lui s’attendait à une révélation au moment de la naissance, à l’instant de l’accouchement.
Au contraire, à l’accouchement, il ne ressentit rien. Ou pas grand chose. Ou pas suffisamment. Adam lui ressemblait, au moins par le teint et les yeux, mais il ne le reconnut pas. Ou cela ne lui fit rien de le reconnaître. Ou pas beaucoup. En somme, ce n’était pas extraordinaire. Et cela dura plusieurs mois. Plus d’un an. Il s’en voulut. II en souffrit. Il se sentait responsable de ses sentiments et ils n’étaient pas à la hauteur de ses attentes. Il percevait comme un fossé entre Adam et lui qu’il n’arrivait pas à franchir. Il avait assumé son rôle de père, et même beaucoup plus que ce à quoi s’attendait Anne-Marie – a fortiori ses parents – de la part d’un fils d’immigrés marocains confronté à de nombreuses contraintes professionnelles. Mais il se reprochait ses émotions.
Lorsqu’il ressentit quelque chose qui ressemblait à ce à quoi il s’était attendu, il le vécut avec une intensité folle. Il en avait les larmes aux yeux. De grosses larmes salées qui s’accumulaient dans ses paupières et qu’il arrachait avec son index. Il devint excessivement sentimental. Il comprit des paroles de chansons. Il s’appropria des expressions comme « il est tout pour moi » ou « je donnerais ma vie pour lui ». Il fut de plus en plus terrifié qu’il pût lui arriver quoi que ce soit.
Il devint soupe au lait sur le code de la route. Il pensa entrer en politique lors du débat sur le permis à points. Il eut deux altercations sérieuses avec des automobilistes imprudents en dehors du service. Quand il était gendarme mobile à Versailles-Satory, il arrivait qu’on lui demande d’aller parlementer avec les petites frappes de Trappes, des Mureaux, de Poissy ou de Mantes-la-Jolie, parce que lui – représentant de facto des enfants d’immigrés d’Afrique du Nord – saurait quoi leurs dire. Il savait. Il les menaçait tranquillement en arabe dialectal et passait aux actes s’il les trouvait avec un joint dans une voiture.
Malgré tout, le souvenir du fossé empêcha toujours, en quelque sorte, le fossé de se combler tout à fait.
Une longue douleur lui courut des lombaires aux cervicales. La circulation s’était densifiée un peu avant Bourges. Le parking de la gare était encombré. Il stationna à cheval sur le trottoir devant un couple de punks à chiens. L’un des chiens vint lui renifler l’entrejambe pendant qu’il s’extrayait de l’habitacle, puis partit en fouiller d’autres en remuant la queue. Lakhdar Zenâta n’avait pas pensé aux départs en vacances. Il louvoyait avec peine entre les voyageurs encombrés d’enfants et de bagages. Sa barbe lui tenait chaud. Il suait à l’intérieur. Il se découragea devant la file d’attente à l’espace de vente des billets. Il y avait au plafond un enchevêtrement savant de guirlandes promotionnelles accrochées à la manière d’un lustre à un ballon de football géant en plastique de ballon de plage. Au Relais H, il doubla tout le monde avec un sonore « Gendarmerie nationale ». Il n’avait pas préparé de description de Michel Autour. Il parla d’une « chemise pleine de sang » puis d’une « chemisette à fleurs genre bandana ». Le caissier qui portait un tee-shirt sérigraphié France 98 manifesta de l’impuissance et de l’impatience. Le ventre de Lakhdar mit du désordre dans le présentoir des friandises. Certains clients montrèrent de l’exaspération.
Il avisa un portant à horaires qui annonçait « Servez-vous ». Il trouva rapidement le feuillet pliant de la ligne Châteauroux-Bourges qui lui confirma l’arrivée à 14h00 de l’autocar de 12h20. L’horloge de la gare indiquait 17h40. Lakhdar avait 3h40 de retard sur Michel. C’était peu et beaucoup. Beaucoup et peu. Un enfant qui fuyait sa mère se cacha dans ses jambes. Il l’écarta de la main en s’étonnant qu’elle couvrît une telle surface de son torse. Il sortit par la porte-fenêtre du coin-cafétéria. Le chien revint le sentir. Il regarda l’arrêt-minute, le rond-point, les hôtels-bars-restaurants, l’avenue large qui menait au centre-ville, des panneaux de direction qui étaient trop loin pour les lire. Comment retrouver quelqu’un qui ne sait pas où il va ?
Il retourna vers le C15 vert caca d’oie métallisé. Il resta quelques minutes assis la portière ouverte en regardant les punks à chiens qui semblaient s’être endormis avec une brique de jus d’orange au milieu de la bousculade. Puis il observa un autocar SNCF manœuvrer dans l’arrêt minute, klaxonner, renoncer à s’engager dans le parking et déposer ses voyageurs sur le trottoir devant la gare. La fébrilité du chauffeur qui vidait les soutes provoqua de l’irritation parmi les propriétaires de bagages. Lakhdar Zenâta se fraya un chemin à travers la foule jusqu’à l’autocar puis continua sur le trottoir en longeant la façade de la gare. Il atteignit un abribus au fond du parking, contourna le bâtiment et se retrouva sur le quai A entre les repères Y et Z. Il remonta le quai en slalomant parmi les sacs et les valises puis entra à nouveau dans le hall principal.
La file d’attente au comptoir de vente des billets serpentait presque jusqu’au Relais H. Il se précipita sur le portant à horaires, commença en haut à gauche et s’employa à déplier avec frénésie et méthode chacun des vingt-quatre feuillets en libre-service. Son index glissait sur les lignes et les colonnes chargées de caractères minuscules. Les feuillets exclus gisaient en accordéon à ses pieds. Le onzième l’intéressa. Il le fourra en vrac dans la poche de côté de son bermuda et continua jusqu’à épuiser le portant.
Imaginez : dans une perspective paranoïaque, le premier train qui passe, il vient vous chercher.
Train Express Régional numéro 3247. Tous les jours sauf samedis, dimanches et fêtes. Départ de Bourges à 14h14, arrivée à Venturon à 14h54.


#8
 
 
Lakhdar Zenâta aurait apprécié un dispositif pour les cervicales. Il pensait à ces coussins dans les avions. Quelque chose d’approchant pourrait être proposé en option amovible pour le siège conducteur. À condition que cela ne gêne pas la conduite, en particulier la vérification des angles morts.
À Venturon, tout fut plus facile. Un planton de Vigipirate lui assura qu’un individu répondant au signalement de Michel, « un grand débile avec des lunettes », était passé sur le quai de la gare des mains de la police ferroviaire à celles de la police nationale, pendant qu’une jeune femme secouée de spasmes donnait ses coordonnées. Il se trouvait sans doute à l’hôtel de police.
Le lieutenant resta un long moment sur le parking, moteur éteint, le corps penché sur le volant pour soulager son dos. Il n’y avait plus d’urgence. Michel l’attendait au frais. Il s’assoupit peut-être un peu. Il sortit regarder dans la cabine approfondie ce qui cliquetait sur les dos d’âne. Il trouva le matériel de pêche de Geoffroy. Il y avait une grande boîte d’hameçons, des bottes, des cuissardes, des cannes, des moulinets, d’autres boîtes et une bouée dégonflée kaki dans un sac imperméable. Il se demanda si c’était ce genre de flotteur individuel qu’il voyait sur l’Indre. Il imagina facilement Geoffroy dérivant, bienheureux, la canne à la main. Lakhdar ne pratiquait aucune activité de plein air. Il garda la boîte d’hameçons et la rangea sans raison dans le bac sous le tableau de bord, avec les Marlboro light et le briquet New York.
Il gara le C15 avocat métallisé près du commissariat, trouva une chambre d’hôtel et dîna chinois avec une demi-bouteille de rosé et un journal. Puis il voulut faire un tour. Il entra dans le parc du Roitelet quand la lumière du soleil rasait les arbres. Il y avait une animation commerciale organisée par un équipementier sportif. La sono diffusait des remix dancehall de rythmes afro-cubains et des hymnes de stade. Des jeunes garçons faisaient la queue à un concours de tirs au but sous un portrait géant de Zinedine Zidane sur fond noir et or. Ils remportaient des jeux de plage en mousse et des bibelots siglés France 98. On les obligeait à dire leur prénom au micro quand ils avaient gagné. Les bambins se voyaient offrir des lots de joujoux dans un emballage en plastique qu’ils s’empressaient d’ouvrir. On faisait semblant de les faire concourir et ils rataient leur shoot sous l’œil attendri de leur famille.
Une équipe d’hommes blancs entre trente et quarante ans qui portaient des casques gaulois fantaisie affrontaient une équipe d’adolescents noirs et maghrébins dans un baby-foot géant gonflable. Un homme avec un bonnet à grelots tricolore les encourageait assis sur le boudin. Certains riaient en hurlant « fils de pute » à chaque contrôle-frappe et « ta mère » pour un long dégagement. Des jeunes adultes participaient par équipe de six à un tournoi de simili-futsal dans un city-stade qui ressemblait à une cage à ciel ouvert. On leur prêtait des chasubles aux couleurs agressives de l’équipementier. Certains refusaient de les rendre malgré leur défaite. Plus loin, des petits groupes d’adultes en tenue d’été pique-niquaient sur les pelouses ou jouaient aux boules dans les allées avec des verres à la main. Beaucoup d’entre eux portaient des maillots de l’équipe de France, soit bleus, soit blancs.
Lakhdar acheta une bière dans un gobelet et s’assit sur un fauteuil de jardin. Le jour baissait. L’air était plein des échos de la fête. Des moucherons tourbillonnaient autour des réverbères. Des femmes esquissaient des pas de danse. Au loin des enfants couraient entre les arbres. Un couple se faisait remarquer en dansant le rock’n roll. Il retourna plusieurs fois chercher à boire.
Une femme avec une robe d’été à motif de fleurs parlait avec trois hommes blancs en polo et pantalon dockers. Ils étaient debout à côté d’un banc avec des cigarettes et des verres à la main. Un groupe d’hommes et de femmes qui jouaient à la pétanque allaient et venaient en comptant les points et en faisant des remarques sur la distance des boules. Elle était brune, élancée. Lakhdar estima qu’elle était berbère. Il lui trouvait beaucoup d’élégance dans la manière de se tenir et de fumer. Elle portait au cou une chaîne avec un pendentif en or que Lakhdar ne distinguait pas mais qui semblait se poser en douceur sur sa peau mate. Elle rit, but, posa son verre sur le banc, s’assit, croisa les jambes, retira une sandale, fit tomber un gravier, se rechaussa, reprit son verre, se releva, tira un peu sur sa robe, but et rit à nouveau. Il y eut un carreau à la partie de boules qui déclencha des exclamations dans le soir d’été. Lakhdar vit qu’un des trois hommes se penchait pour lui parler et qu’elle se penchait pour l’écouter. Il retourna chercher à boire. Sur le chemin, il pensa qu’elle lui était destinée. Il se fit servir, but le gobelet et se fit resservir aussitôt. Il ne comprenait pas qu’elle restât avec ces trois blancs qui n’étaient pas pour elle. Il suait. Sa chemisette était trempée aux épaules et sur le ventre.
La sono diffusa la reprise d’un succès disco des années soixante-dix par un groupe néerlandais de house music. Les paroles pouvaient être comprises comme un hymne à l’émancipation féminine. Elles adoptaient le point de vue d’une femme qui rejetait à son tour l’homme qui l’avait quittée et cherchait à la reconquérir. Le volume avait été augmenté. Les premières notes déclenchèrent une grande clameur à travers le parc. Ceux qui étaient assis sur la pelouse se levèrent pour danser et sauter sur place. J’ai d’abord eu peur. J’étais paralysée à l’idée de vieillir sans toi à mes côtés. Mais à force de repenser au mal que tu m’avais fait, je me suis renforcée et j’ai appris à continuer. Le tempo du remix était supérieur de treize battements par minutes à celui de la première version. Et te voilà ! D’où venais-tu quand j’ai trouvé chez moi ton air de chien battu ? La voix néerlandaise prononçait la fin de certains vers avec précipitation. On y entendait moins de morgue insolente que dans l’interprétation de la chanteuse noire-américaine qui avait enregistré le tube en 1978. J’aurais dû changer la serrure et récupérer mes clefs, mais je n’avais pas imaginé que tu reviendrais m’emmerder. Je survivrai, répétait-elle, et il semblait qu’elle criait déjà victoire. Des rondes de jeunes passaient en chantant et en se tenant les épaules. Ils faisaient des danses écossaises en tendant les jambes. Zenâta chercha la femme brune et vit qu’elle dansait aussi. Elle riait et dessinait des mouvements de danse orientale avec les bras. Je survivrai. Croyais-tu me démolir et que je me cacherais pour mourir ? J’ai recollé mon cœur en pièces. Zenâta perdit la femme de vue et s’enfonça dans la foule pour la retrouver. Il désirait maintenant l’aborder. La prendre. La récupérer. Son corps grand et massif bousculait les danseurs. Je survivrai. Je saurai vivre aussi longtemps que je saurai aimer. Lui aussi, pensa-t-il, survivait. Deux copines dansaient un french cancan en levant les genoux. Je survivrai. Céline Rollier, elle, n’avait pas survécu. Des audacieux montaient sur les bancs pour entonner le refrain comme sur une scène. Il en poussa un avec le bras, qui tomba à la renverse. La nuit tomba tout à fait. Lakhdar Zenâta ne distingua plus que les mouvements, les silhouettes, le reflet des gobelets, le scintillement des bijoux et des yeux sous les réverbères. Une douleur intense lui scia le dos. Il eut un vertige. Il se retint au dossier d’un banc et s’assit pour reprendre sa respiration. Il versa un peu sur le côté et tenta de fixer le ciel.


#9

 
Il ne savait pas combien de temps il avait dormi. Les réverbères étaient éteints. La nuit était complète. La sono s’était tue. On distinguait ça et là, dans la pelouse, des petits groupes assis, au rougeoiement des cigarettes. Il y eut un mouvement collectif vers la sortie. Il le suivit.
Avenue du Général Faisan de Colchide, il entra dans un bar à hôtesses. Il accepta d’offrir du champagne à Ibis, une blanche assez glamour, un peu actrice moderne, avec les cheveux châtain et un accent parisien. Il dut montrer sa carte de gendarmerie pour qu’elle accepte de le suivre à son hôtel, avec trois billets de cinq cents francs, plus deux de deux cents pour les consommations. Ibis avait la même marque de téléphone portable et le chargeur était compatible. Ce ne fut pas facile parce que Lakhdar souffrait du dos. Elle fut compréhensive et le chevaucha avec précaution. Elle était souriante et Lakhdar lui en fut reconnaissant. Elle agrémenta ses mouvements de bassin avec des encouragements et des gémissements qu’il voulut croire sincères. Lakhdar fut satisfait de cette relation commerciale. Il lui dit merci deux fois. La deuxième fois résonna de manière assez enfantine.
Quand elle sortit de la salle d’eau, il lui proposa de partager le contenu du minibar. Elle précisa qu’elle n’avait pas toute la nuit. L’indicateur de charge affichait deux barres.
— T’es marié, j’imagine ? Les mecs parlent tout le temps de leur femme. Mais pas toi.
— Divorcé.
— Depuis longtemps ?
— Plutôt longtemps.
— Elle est partie ?
— Ouais.
— Tu l’as trompée ? À part des putes.
— Non. Même pas des putes.
— Elle se faisait chier ?
— Je la battais.
— Oh merde. T’es un gros con. Putain, t’es un gros, gros con.
Elle se leva subitement pour partir. Il la retint par le poignet :
—  Attends. Arrête, on boit un verre. Allez. Cinq minutes. On finit, tranquille.
— Pourquoi tu me dis des trucs comme ça ? T’as besoin de me dire des trucs comme ça ?
— Tu poses des questions.
— C’est des conneries ?
— Non, c’est vrai.
— T’as l’air fier.
— Je n’ai pas l’air fier. J’ai l’air comme tu as dit. Assieds-toi. Je suis comme tu as dit. Et j’ai honte. Toute ma vie j’ai honte. Le matin, le soir, le midi, j’ai mal. La vache. C’est des lames de couteau. Allez, assieds-toi. Je ne te demande rien. Je ne te demande pas de me plaindre.
— Tu veux une médaille ?
— Non, c’est mon père qui a les médailles. Moi j’ai que l’uniforme. Et son flingue de merde. Tiens le voilà. 
Il sortit le Luger P08 de la table de nuit et le jeta sur le lit défait. Ibis dévoila un sentiment sincère.
— C’est une antiquité. Il a fait la guerre ? On dirait un truc de nazi dans les films.
— C’est un truc de nazi. C’est un Luger P08 Parabellum. Ça veut dire “pour la guerre” en latin. Mon père l’a récupéré sur un sous-officier allemand. Il l’a égorgé.
— Oh tu fais chier.
— C’est vrai ! C’était un goumier marocain. Un supplétif de l’armée française. Il a fait toutes les campagnes de la Libération. La Corse, l’Italie, Marseille – il a libéré Marseille ! – et il est remonté jusqu’en Allemagne. Maintenant c’est une vieille chèvre perdue dans l’Atlas. À chaque fois qu’il m’appelle, c’est pour me parler de l’ingratitude de la France et de sa pension de merde.
— T’es fier de lui ?
— T’as déjà égorgé quelqu’un ?
— T’es con.
— Tu pourrais égorger quelqu’un ? Comme une chèvre, bêh.
— Quelqu’un, je ne sais pas. Un nazi peut-être.
— Ouais. Un nazi. Bêh le nazi, bêh.
— T’es con, qu’est-ce que t’as ? T’es horrible.
— Mais c’est ça qui est horrible ! Tu crois qu’on fait comment la guerre ? Les mecs se jettent les uns sur les autres, se tirent dessus, se trouent la peau ! Les corps-à-corps, les exécutions, les pillages, les viols, c’est ça la guerre. Tu sais pourquoi ils sont allés les chercher dans leurs villages, les goumiers ? Pour leur férocité. Mon père, il était féroce.
— Arrête, t’es bourré.
— Ouais, je suis bourré. Attends. Ecoute. J’ai un fils. Il est grand, il est au lycée. Elle m’a laissé la garde. Elle a dit : « Je veux pas un mec qui a ta tête chez moi ». Ma tête de gros con. Ma tête de féroce. Je ne sais pas. Comment on fait quand on est en colère ? Tu es en colère des fois ? Je l’ai vu cet après-midi. Il ne va pas bien. Je me suis mis en colère. Féroce. Tu vois, on ne se connaît pas, on ne se reverra pas, je te dis tout et je n’arrive pas à dire que mon fils est à l’hôpital psychiatrique. Je ne peux pas dire. Je ne peux pas tout dire. 
Ibis partit.
« C’est marrant, j’ai moins mal comme ça », pensa Lakhdar.
Il composa son code PIN et appela la messagerie vocale.
— Lakhdar, c’est Geoffroy. Je suis allé place Nicolas Poussin, mais je n’ai pas eu le temps de voir tout le monde. Laurence m’a appelé. J’ai dû rentrer à la brigade. Je voulais que tu me dises où tu es et ce que tu comptais faire parce qu’ici, ça va très vite. Les copines de Céline veulent organiser une marche blanche comme à la télé. Jérôme Tarier leur a eu un rendez-vous avec le cabinet du préfet. Tu sais c’est l’emploi jeune. Il est correspondant sécurité pour le contrat de ville. Le type du cabinet leur a expliqué que les marches blanches, c’est quand on a des trucs à reprocher à la justice ou à la police. Du coup, elles cherchent des trucs à nous reprocher et il paraît que ça tourne surtout autour de toi.
Elles voulaient faire la marche à Ardents, mais le type a dit que c’était comme si elles allaient piétiner la scène de crime. Elles voulaient aller à Châteauroux, mais tout est préparé pour le Tour de France. Le type a dit de reporter à la semaine prochaine, mais elles partent toutes en vacances. Il a fini par accepter un sit-in devant leur lycée dimanche matin.
D’un côté je suis d’accord avec Jérôme Tarier. Elles en ont besoin pour se retrouver et supporter tout ça. Mais leur lycée est juste derrière Le Loriot et à trois cents mètres des Aigrettes. Si elles commencent à parler des arabes à la télé, elles vont tout faire sauter. Déjà que le quatorze juillet, c’est la fête des voitures brûlées. Laurence m’a dit d’aller voir les familles pour qu’il y ait des adultes au sit-in.
Ecoute, demain Hélène veut aller faire du shopping. Je vais la conduire. J’aurai du temps pour poser tes questions aux chauffeurs de bus. Je pourrais apporter des trucs à Adam, si tu veux. Des fringues, des gâteaux, dis-moi.
Allez.


#10

 
 
Le lieutenant de gendarmerie Lakhdar Zenâta se présenta à l’hôtel de police de Venturon avant six heures du matin. Le jeune gardien de la paix portait une chemise bleue bien repassée. Le badge réglementaire pendait à la poche de poitrine. Il y avait un distributeur semi-automatique d’essuie-mains en rouleaux sur la banque d’accueil. La porte battante ajourée de l’issue de secours était entrouverte et calée avec un porte-parapluie. Le petit matin d’été aérait une odeur d’intestins et de café chaud. Lakhdar Zenâta suait déjà. En calant son ventre contre le comptoir, il soulagea ses dorsaux.
— Michel Autour est une emmerde à roulettes, mon lieutenant. La moitié des mecs qu’on a ramassés cette nuit veulent lui péter la gueule. On n’a pas cinquante cellules, ici. On n’est pas un Formule 1. Je l’ai foutu dans les toilettes handicapés. Dans les bureaux, j’ai peur de le retrouver pendu avec un téléphone ou une rallonge. Du coup j’ai tout démonté. Au cas où. (Il désigna le distributeur d’essuie-mains.) Et à cette heure-là, je fais quoi, moi ? Les collègues de la nuit ont failli le foutre dehors pour ne plus en entendre parler. Ce n’est pas raisonnable. Avec le foot et la finale, c’est une bombe à retardement. Ils ont bien rigolé quand ils nous l’ont refilé. Vous le posez quelque part, vous êtes sûr que deux heures après on vous appelle pour une baston. C’est un trouble à l’ordre public à lui tout seul. Je vais attendre neuf heures et demi, dix heures, mais je suis sûr qu’il n’y a pas un juge dispo pour nous le mettre à la maison d’arrêt. Déjà un samedi, mais avec le pont du quatorze juillet et la finale, c’est la fête du slip. Ils ont dû tous se faire offrir des places au stade. Sinon, je le fous à l’hosto. Il y aurait des raisons avec toutes les plaies qu’il a sur la gueule. Ce qui m’ennuie c’est qu’on a quand même une main courante contre lui. Il ne faudrait pas que ça me retombe dessus. Ça serait le pompon.
Le lieutenant Zenâta l’interrompit sur un ton procédural :
— Je vais vous soulager. J’ai une ordonnance du juge pour le ramener à Châteauroux. Je suis venu exprès.
— Alléluia ! (Le policier leva les deux bras au ciel.)
— Une enquête de flagrance. Pour meurtre. Clameur publique. 
Le lieutenant avait énuméré ces mots-clés comme s’il concédait à sortir de ses prérogatives. Il ajouta de la contenance en tricotant sa barbe. La sueur perlait sur son front luisant.
— Ah merde, conclut le gardien de la paix.
Quelques minutes plus tard, Michel Autour apparut par la porte coupe-feu bleu outremer des toilettes handicapés. Il était menotté par des brides plastique à usage unique. Les nombreuses coupures sur le front et la partie gauche de son visage étaient à peine cicatrisées. Il était placide. Ses lunettes épaisses en équilibre en haut de l’arête du nez lui donnaient l’air imbécile et distingué d’un noble déchu, d’une fin de race. Un épi de cheveux gris à l’arrière de la tête, comme une brosse courte, montrait qu’il avait dormi ou qu’il s’était longuement adossé à un mur. Il portait la chemisette bandana sur un short vert forêt en nylon qui exhibait la peau molle et blanchâtre de ses longues cuisses glabres. C’était le même vert qu’une petite plante grasse en forme de palmier et que le tissu d’une chaise-poutre à trois assises de l’espace d’attente mais le short avait des reflets moirés par bandes.
Michel Autour sourit au lieutenant Zenâta. Un filet de bouche lui rida la face pour l’occasion. Il semblait l’avoir reconnu. L’instant parut à la fois solennel et parodique. Il ardait de son être une intensité désagréable. Le lieutenant Zenâta reconnut l’énergie violente qui emplissait le hall d’accueil de l’hôtel de police. Il l’encaissa.
Michel Autour montra ses mains menottées au lieutenant et dit :
Un homme qui veut se mutiler est bien damné, n’est-ce pas ?
— Mais non Michel, vous êtes en pleine forme, répondit le gardien de la paix.
Je me crois en enfer, donc j’y suis. 
— Ne me lancez pas sur ce sujet parce qu’on risque d’être d’accord.
Le policier tâchait de couper les brides en plastique avec des ciseaux de bureau. Il fallut plusieurs tentatives. Puis il désigna le lieutenant Zenâta :
— Voici votre ange gardien, Michel. Il va vous ramener à la maison, ça va bien se passer.
— Bonjour Michel, dit le lieutenant de gendarmerie.
Il remarqua qu’ils étaient à peu près de la même taille. Ils dépassaient tous les deux d’une tête le gardien de la paix.
La vie est la farce à mener par tous, répondit Michel. Ce monsieur sait ce qu’il fait : il est un ange.
Lakhdar Zenâta comprit les paroles de Michel Autour, qui ne s’adressait à personne. Il pensa que sa gêne était l’écœurement qu’il ressentait parfois devant certains asociaux très sales. Il respirait bruyamment. Il réprima un tremblement dans la main droite en lui enfilant ses menottes en acier. Michel Autour avait les poignets fins. Il dut les enclencher jusqu’au dernier cran. Mais ses mains étaient celles d’un travailleur manuel. Des doigts larges et raides comme des tasseaux. Les ongles épais écrasés dans la chair. La pulpe dure, rêche et violacée. Zenâta les imagina autour du cou de Céline Rollier. Une seule main suffisait à l’étrangler comme un poulet. Il vit dans le col de sa chemisette la peau fine du torse de Michel qui était fripée comme celle d’une vieille dame. Il débita de manière terne et automatique ce qu’il annonçait à tous ceux qu’il menottait :
— On commence comme ça. C’est la procédure. Mais si tout est calme, on n’en aura plus besoin. Qu’est-ce que tu en penses ?
Je me suis armé contre la justice, je me suis enfui, dit à mi-voix Michel Autour, comme s’il faisait une confidence au lieutenant.
— Vous ne voulez pas qu’on lui donne une douche avant de l’emmener ? demanda le gardien de la paix. Ce n’est pas grand-chose et puis là, bonjour. Normalement on leur donne à partir de sept heures.
— C’est gentil mais on va y aller. Il en prendra une là-bas. Le lieutenant baissa la tête pour éponger la sueur sur son visage avec un pan de sa chemisette.
— C’est à combien Châteauroux, deux heures ?
— Oui deux heures, deux heures et demi au pire.


#11


Le C15 vert de chrome métallisé eut de la peine à sortir du centre-ville. Un enchevêtrement de sens uniques et d’itinéraires de déviation. Lakhdar se demanda si Venturon était aussi une étape du Tour de France. Michel Autour était assis sur la banquette arrière côté passager, menotté à la poignée du plafond. Le lieutenant avait calé le siège passager contre ses genoux pour limiter ses mouvements et réglé le rétroviseur sur son visage. Il le voyait observer la capitale talevine avec une curiosité tranquille. La peau de Lakhdar déposait de la sueur sur le plastique de la portière conducteur, sur le volant et sur le levier de vitesse. Il conduisait la fenêtre grande ouverte, le coude dehors. A hauteur du pont-de-Foulque, il suivit un panneau vert “autres directions”, quittant à main droite le cours de la Foulque.
— Tu ne dis rien, Michel ?
Michel Autour semblait ne pas entendre. Le lieutenant Zenâta remonta sa vitre et reprit, plus fort, pour couvrir le bruit de la motorisation :
— Tu ne dis rien, Michel ?
Je ne sais plus parler
— Quoi ?
En haut du boulevard Lagopède, quasi-désert, il fit un tour complet de rond-point. Il laissa la direction Montargis – Orléans – Paris et choisit Élanion – Guêpier par la D967.
— J’ai pensé, commença Lakhdar Zenâta. Michel tu m’écoutes ? (Il parlait fort et distinctement au rétroviseur.) Tu ne me demandes pas où on va ? Je disais : j’ai pensé qu’avec tout ce monde, il valait mieux te reconduire en voiture. 
Je suis le piéton de la grand-route par les bois nains, répondit Michel Autour.
— Non. En voiture. Essaie de parler plus fort, Michel.
La fourgonnette aménagée roulait plein nord. Le soleil d’été éblouissait Michel Autour qui semblait indifférent. Les maisons basses aux portails plus ou moins avantageux défilaient de chaque côté de la route. Eglise, cimetière, grande surface, garage auto, le véhicule familial sortait lentement de l’agglomération. Les maisons s’espacèrent puis laissèrent la place à un paysage de bocage. Après Vanneau, la Talève sembla jouer à faire des méandres sous la départementale. Puis la voiture s’engagea sur la nationale et le lieutenant Zenâta reprit le fil de sa pensée :
— Je te ramène à Charleville, Michel. Tu m’entends ? Charleville-Mézières. Les Ardennes. Hôpital. Maison.
— Plus oisif que le crapaud, j’ai vécu partout.
— Oui. Mais tu n’as pas l’air d’être très à l’aise avec les transports en commun. De manière générale. C’est pour ça que j’ai pensé qu’il valait mieux que je te reconduise en voiture. C’est plutôt loin. On va prendre le temps. Comme ça, on peut discuter. Ils t’attendent là-bas ? Tu leurs manques ?
Sa propre ironie le fit sourire. Michel Autour l’interrompit :
Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l’air du crime. Et j’ai joué de bons tours à la folie.
Le lieutenant Zenâta inspira profondément :
— Oui. Voilà. On va en discuter. De tout ça. (Un temps.) Hein, Michel ? Nous-avons-des-choses-à-nous-dire.
Il se rendit compte qu’il avait accéléré. Un millier de lames de rasoir vinrent se nicher dans ses lombaires, côté droit. Il ralentit et s’ordonna de faire une pause.
Le véhicule diesel de mille-huit-cents centimètres cubes se gara au départ du parcours de santé du parc de loisir de la Bergeronnette à Guêpier. Des barrières en rondins séparaient les places de stationnement. Le parking était quadrillé d’arbres jeunes, tuteurés par des entourages en bois.
Les enfants d’un centre de vacances jouaient sur les installations adaptées. Deux animatrices assez fortes les réunirent en ronde à côté du toboggan. La première fit le tour en distribuant des biscuits au chocolat et des gobelets en plastique blanc. La seconde déplaçait péniblement, d’enfant à enfant, un jerrican de vingt litres. C’était tout un remue-ménage pour verser un peu d’eau dans chaque gobelet avec le long bec noir du lourd jerrican. La jeune femme en renversait par terre ou sur les vêtements des enfants. La première jeune femme refit un tour pour tartiner les enfants de crème solaire et vérifier les casquettes. Lorsqu’elle arriva à hauteur de la seconde jeune femme, elle lui expliqua qu’elle pouvait poser le jerrican au centre de la ronde et laisser les enfants y aller.
Les deux hommes pouvaient passer pour une commission de la communauté de communes en tenue d’été, imaginant de nouveaux aménagements pour les berges de l’Eider. Lakhdar Zenâta trouvait assez agréable de flâner au bord de la rivière et d’observer en badaud les activités estivales. Le soleil et les arbres se reflétaient dans l’eau vibrante.
Michel Autour dit :
Je me souviens des heures d’argent et de soleil sur les fleuves, la main de la campagne sur mon épaule, et nos caresses debout dans la plaine.
Lakhdar Zênata se demanda qui aurait pu caresser un gigot pareil, puis il songea qu’il existait toutes sortes de femmes. Il essuya ses mains moites sur sa chemisette.
Et comme s’il avait lu dans ses pensées – à moins que Lakhdar ait pensé à voix haute – Michel Autour ajouta :
Toutes les femmes qui l’avaient connu furent assassinées. Quel saccage du jardin de la beauté ! Il tua tous ceux qui le suivaient, après la chasse ou les libations. Tous le suivaient. Il s’amusa à égorger les bêtes de luxe. 
Il croisa alors le regard du lieutenant, sourit dans sa mâchoire, l’air amusé, et conclut :
Je suis un inventeur bien plus méritant que tous ceux qui m’ont précédé.
Le lieutenant Zenâta accusa le coup. Il l’encaissa dans une zone précise entre le long dorsal et les vertèbres lombaires. Il avait échafaudé ce voyage pour faire parler Michel. Il voulait lui faire avouer sa présence à Ardents mercredi soir et le charger assez pour disculper Adam. Et l’énergumène passait aux aveux à la première pause-pipi.
Il le regarda déambuler sur la promenade, humant l’été avec sa tête haut perchée.
Puis Zenâta se figura que l’endroit ressemblait au parc des berges à Ardents : l’étendue d’herbe, les jeux de plein air, les bancs, la promenade avec les arbres, le local en béton pluriactivités, la fresque.
À Ardents, la fresque était peinte sur le fronton de l’ancien terrain de tennis. Elle ne représentait pas un motif hip-hop comme celle qu’il avait sous les yeux mais une vision onirique avec des visages et des oiseaux. Les espèces d’oiseaux étaient indiquées sur des ardoises d’écolier en trompe-l’œil pour inviter les familles et les professeurs des écoles à mener des activités ornithologiques au bord de l’Indre.
Les similitudes étaient si nombreuses que le lieutenant Zenâta aurait pu sans difficulté transposer la scène de crime d’Ardents à Guêpier. Il aurait déposé le corps en partie déshabillé de Céline Rollier entre les deux arbres les plus à droite, à la limite de la zone boisée. Il l’aurait orienté vers l’Eider, sur le ventre, la joue droite dans l’herbe, le regard gentil tourné vers les kayaks. Là, il aurait défait son bonnet rasta en coton, éparpillé ses longs cheveux blonds, noué sa veste rouge autour de la taille et jeté sa jupe à carreaux cinquante mètres en amont, le long du sentier des pêcheurs, dans un taillis, en ajoutant des canettes de bières écrasées, des bouteilles vides et des feuilles souillées de papier hygiénique.
Puis il aurait pris l’opinel d’Adam.
Il aurait pris un couteau de poche pliable à manche en bois et lame de neuf centimètres, rigoureusement identique à celui d’Adam et rigoureusement identique à tous les couteaux de poche pliables à manche en bois et lame de neuf centimètres ; il l’aurait fait tomber sur la rive, tout près de la rivière, et le couteau de poche pliable à manche en bois, rigoureusement identique à celui d’Adam, rouge du sang de Céline Rollier parce qu’une main pleine de colère avait introduit la lame de neuf centimètres à quatorze reprises dans son torse et son cou, aurait roulé sur une quarantaine de centimètres jusqu’à s’emmêler dans un entrelacs de racines, de sorte à rester visible tout en étant lavé inlassablement par l’Eider.
Il tenta dans son esprit de remplacer la main d’Adam Zenâta par la main de Michel Autour.
Un groupe de préadolescents s’équipaient pour une activité de canoë-kayak. Ils attendaient en file indienne devant la porte de garage du local en béton. Ils portaient des maillots de bain et des tee-shirts. À l’intérieur du local, on leur distribuait un gilet de sauvetage et une pagaie double taille unique. Ensuite l’animateur leur clipsait les sangles entre les jambes et ils partaient jouer avec le sifflet d’urgence et se battre à coups de pagaie. Le lieutenant Zenâta trouva l’animateur-accompagnateur laxiste. En revanche, il écouta avec satisfaction le moniteur de canoë-kayak donner les consignes de sécurité. Il vit que Michel Autour les regardait comme lui. Les jeunes mirent les kayaks à l’eau dans la confusion et ceux qui parvenaient à y grimper et s’y asseoir s’envoyaient aussitôt des pagaies d’Eider à la figure.
Au milieu de leurs éclats de voix, Lakhdar Zenâta entendit Michel Autour dire :
Je suis de race inférieure de toute éternité. Et après un long moment : Maintenant je suis maudit, j’ai horreur de la patrie. Je reviendrai avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux : sur mon masque, on me jugera d’une race forte.
Lakhdar Zenâta remarqua que le groupe de douze jeunes était composé de garçons noirs et maghrébins. Il les compta aisément parce qu’ils formaient deux équipes dans l’eau et s’affrontaient dans une variante de balle au prisonnier. Il vit que l’animateur était maghrébin et que le moniteur était blanc. Il se demanda s’il avait remarqué ce fait avant les paroles de Michel, ou si ses paroles donnaient de l’importance à cette distribution. Il se demanda s’il l’aurait remarqué en l’absence de Michel, puis si Michel avait remarqué qu’il comptait lui-même parmi les individus de type nord-africain. Il se retourna vers le groupe de maternelles et vit que les deux animatrices étaient blanches et qu’il y avait plusieurs enfants blancs mais qu’ils étaient en infériorité numérique.
A cet instant, il y eut des éclats de voix dans l’eau et le moniteur exclut un jeune maghrébin du groupe. Le jeune hissa son kayak sur l’herbe et jeta la pagaie double loin dessus avec mauvaise humeur. Elle provoqua un bruit inquiétant en choquant l’embarcation individuelle en polyéthylène rigide et le moniteur cria quelque chose à propos du matériel.
— Tu es raciste, Michel ? demanda Lakhdar, sur le ton crispé de ceux qui ressentent soudain une forte douleur interne, une crampe ou un élancement. Ça t’emmerde que les petits français soient de cette couleur ?
Je n’ai jamais été de ce peuple-ci ; je n’ai jamais été chrétien ; je suis de la race qui chantait dans le supplice ; je n’ai pas le sens moral ; je suis une brute. 
— Jamais chrétien, je n’irais pas jusque-là, rétorqua le gendarme.
Le jeune exclu du groupe s’était assis sur un banc face à la rivière. Les sangles de son gilet de sauvetage pendaient, ses chaussures de sport gouttaient. Le lieutenant Zenâta vit une flamme de briquet et identifia la posture caractéristique de celui qui effrite une boulette de résine de cannabis.
— Je ne comprends pas tout ce que tu dis, Michel, mais ceux-là sont assez mal élevés, on est d’accord. Les pauvres sont mal élevés, Michel. Allez. En route ?
Il tapa dans les mains de manière sonore.
Le jeune sur le banc fumait et lançait des commentaires injurieux aux kayakistes prisonniers. Dans l’eau, le moniteur lui cria d’arrêter. L’animateur-accompagnateur le menaça de le priver de finale. Il lui fit comprendre par gestes qu’ils se verraient après l’activité.
Quand ils passèrent à hauteur du banc, Michel Autour énonça distinctement :
J’ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleu blanc, la cervelle étroite et la maladresse dans leur lutte.
— T’as dis quoi, toi ? éructa le jeune en se tournant vers Michel.
Il descendit aussitôt du banc et s’avança tête baissée. Le lieutenant Zenâta tendit le bras pour s’interposer :
— C’est bon, il n’a rien dit.
— Ma parole, il me regarde, il parle de gaulois. Regarde, il me regarde là. C’est quoi ton problème ? Baisse les yeux, baisse les yeux, fils de pute, baisse les yeux.
— Arrête, c’est bon, calme-toi. On va partir. L’avant-bras du lieutenant Zenâta était tout ce qui empêchait le jeune de se ruer sur Michel Autour.
Le démon ! riposta soudain Michel. (L’indifférence molle qui l’avait animé jusque-là s’était changée en panique, en épouvante accompagnée d’une grande raideur du torse et de la nuque.) C’est un démon vous savez, ce n’est pas un homme !
Le jeune eut un court instant de stupéfaction puis bondit, força le bras qui le maîtrisait et se jeta sur Michel Autour. Le même bras eut le réflexe de le rattraper par le col du gilet de sauvetage et le lança en sens inverse. Le jeune fit plusieurs pas en marche arrière comme un pantin de cinéma et culbuta derrière le banc.
Zenâta en profita pour empoigner Michel Autour par le torse et le traîner à travers la pelouse vers le C15 vert bouteille métallisé. Ses jambes pédalaient à la recherche d’un appui. Les animatrices du centre de vacances regroupèrent les enfants et les poussèrent vers les arbres en leur cachant la vue. L’animateur-accompagnateur arriva en courant suivi par plusieurs kayakistes. Le jeune s’était relevé et ils l’empêchèrent de repartir au front. Gesticulant au milieu de la mêlée qui le contraignait, il hurlait à travers l’espace de loisirs :
— Va niquer ta mère, sale français de merde ! Sale pédé avec ton short de pédé ! Fils de pute !


#12

 
 
Ce serait la vie française, le sentier de l’honneur, débita Michel, prostré sur le siège passager. (Le véhicule au train arrière de Peugeot 305 Break descendait vers le centre-ville.) J’ai avalé une fameuse gorgée de poison… Les entrailles me brûlent. (Le dos voûté, les bras croisés sous les aisselles, l’étrange oiseau tendait son cou vers le pare-brise.) Je meurs de soif, j’étouffe… C’est l’enfer, l’éternelle peine… Je brûle comme il faut… La peau de ma tête se dessèche.
Le lieutenant de gendarmerie était concentré et roulait prudemment. Il enclencha la quatrième pour laisser l’utilitaire à usage familial accélérer dans la pente jusqu’à cinquante kilomètres-heure, puis rétrograda et franchit le pont sur l’Eider au frein moteur.
Michel Autour s’adossa au fauteuil et sembla se décontracter. Il se tourna un peu et posa son visage contre la vitre. Il continua en marmonnant :
J’ai soif, si soif ! Ah ! L’enfance, l’herbe, la pluie, le lac sur les pierres… Horreur de ma bêtise… Les hallucinations sont innombrables.
— On va respirer. On va s’arrêter manger un morceau, dit le lieutenant Zenâta. On ne va pas se laisser mourir de faim. Ni de soif.
Il fit un créneau sur une place de stationnement gratuit à durée limitée. Il trouva un disque bleu aux normes européennes dans le bac côté passager, sous la boîte d’hameçons. Il le régla à 11h40 et le disque afficha un stationnement autorisé jusqu’à 13h10. Lakhdar Zenâta jugea qu’on voyait la voiture depuis la brasserie.
La salle était vide. Quelques tables étaient dressées pour le déjeuner. Une demi-douzaine de clients prenaient l’apéritif au comptoir. Le lieutenant s’étonna de remarquer qu’ils étaient tous blancs. Des hommes petits et empâtés, entre cinquante et soixante-dix ou quatre-vingts ans, avec des sweat-shirts ou des vestes en cuir noir et mou, et deux femmes, du même âge et de la même corpulence, avec des mise en plis. Derrière le comptoir le patron les dépassait d’une tête, à moins qu’il ne fût sur une estrade.
Lakhdar Zenâta eut une appréhension. Il s’attendait à des réactions hostiles. Il sortit sa carte professionnelle à liseré tricolore et lança un tonitruant « Gendarmerie nationale » puis, en s’esclaffant de manière exagérée : « Allez, je vous ai fait peur. On vient déjeuner. » Michel Autour se montra soudain ravi et s’installa bruyamment sur une chaise. On voyait la cabine approfondie au volume utile de plus de deux virgule cinq mètres cubes derrière la vitrine.
La télévision était allumée sur le prologue du Tour de France, à Dublin. Les casques aérodynamiques et les roues lenticulaires des coureurs du contre-la-montre faisaient sensation parmi les clients. Ils cessaient de faire des commentaires à chaque fois qu’on entendait le signal sonore du compte à rebours. Un Cofidis, un Rabobank ou un Deutsche Telekom s’élançait toutes les deux minutes du portique publicitaire dans un silence religieux.
Le rôti de bœuf était tendre, la sauce au poivre ruisselait entre les flageolets.  Zenâta hésita puis accepta le Chinon AOC rouge, servi au verre. Les départs des français Laurent Jalabert pour la Once et Richard Virenque pour Festina suscitèrent une attention particulière et des « allez » anxieux. Le patron n’attendait pas de performance du second, qui était un redoutable grimpeur. Il aurait le maillot à pois comme l’année dernière. Mais on pouvait compter sur Christophe Moreau.
— Tu vois cet élégant jeune homme ? demanda Michel Autour, le regard tourné vers la vitrine.
Lakhdar Zenâta regarda dans la rue et vit un jeune accroupi. Il attachait la roue avant d’une motocross cinquante centimètres cubes à un panneau d’interdiction de stationner. L’adolescent portait un maillot bleu de l’équipe de France et un casque intégral d’enduro à motifs de flammes. Le lieutenant repéra le résonateur monté sur l’échappement. S’il augmentait les performances du moteur en améliorant le remplissage du cylindre, il faisait perdre au cyclomoteur son homologation de circulation routière.
— Il s’appelle Duval, Dufour, Armand, Maurice, que sais-je ? continua Michel Autour, le ton détaché. Une femme s’est dévouée à aimer ce méchant idiot : elle est morte, c’est certes une sainte au ciel, à présent. Tu me feras mourir comme il a fait mourir cette femme.
— Lui ?  réagit Lakhdar en parlant du motard. Tu le connais ?
Le jeune avait retiré son casque et se recoiffait dans la vitrine d’un bijoutier fermé.
Il voulait voir la vérité, dit Michel Autour, l’heure du désir et de la satisfaction essentiels.
Le lieutenant Zenâta pensa que c’était vrai. Le grand garçon qui glissait ses doigts en peigne dans ses cheveux luisants de gel fixation longue durée cherchait la satisfaction essentielle.
— Moi j’y crois au Paradis, dit une des deux femmes au comptoir. (Elle portait des boucles d’oreilles assorties à la monture de ses lunettes.)
— T’y crois parce que t’as envie d’y croire, rétorqua un homme avec une voix gutturale de fumeur.
— Ça n’empêche, insista la femme. Si j’y crois, c’est que j’y crois. Je fais ce que je veux. Tu veux toujours qu’on dise que comme tu veux, toi.
Le fumeur eut l’air agacé. Il leva les yeux au ciel en portant un ballon de vin blanc à sa bouche.
— Ils ont dit le « Paradis des coureurs », dit un troisième sur un ton professoral. Mais ce n’est pas le Paradis-Paradis. S’il meurt, comme il est connu, tout le monde va s’en souvenir. C’est dans la mémoire. C’est comme les poilus, les anciens combattants.
— Voilà. Lui il a compris. Lui il est intelligent, articula le patron, rigolard. Puis, à la femme aux lunettes assorties : Toi tu crois que les mecs, là-haut, ils font du vélo. Ils tournent toute la journée avec leurs ailes dans le dos, et il mima des mouvements d’ailes avec les bras tout en essuyant un verre, comme une poule.
— Les anciens combattants, ils ne sont pas tous morts, dit le fumeur.
— Mais non, objecta un quatrième qui était plus près du téléviseur. Le gars, il a dit « s’il crève » et l’autre, le premier, là, il a dit « il va au Paradis des coureurs ». C’est un jeu de mots. S’il crève. Avec les pneus. Pas s’il meurt. C’est avant qu’ils ont parlé de Casartelli. Avec la stèle dans les Pyrénées et tout.
— Ah tu voudrais bien y aller au Paradis avec Casartelli ! lança le patron égrillard à la femme aux lunettes.
— Ah non ! s’indigna-t-elle. Je préfère la mer.
Pendant que les fonds publics s’écoulent en fêtes de fraternité, il sonne une cloche de feu rose dans les nuages, prophétisa Michel Autour. (Le lieutenant Zenâta, dont l’attention s’était perdue vers le comptoir, fut brutalement rappelé à l’ordre.) Michel Autour poursuivit, monocorde : Henrika avait une jupe de coton à carreau blanc et brun, qui a dû être portée au siècle dernier, un bonnet à rubans et un foulard de soie. C’était bien plus triste qu’un deuil. Nous faisions un tour dans la banlieue. Le temps était couvert et ce vent du Sud excitait toutes les vilaines odeurs des jardins ravagés et des prés desséchés.
Lakhdar Zenâta sut qu’il ne finirait pas son repas. Il retint sa respiration et posa avec précaution ses couverts de chaque côté de son assiette.
— Henrika, tu dis ? Il avait tenté d’adopter un ton d’innocente curiosité en rangeant ses bras sous la table.
On distingue une veste rouge, reprit Michel Autour, peut-être d’autres costumes et des instruments de musique. Sont-ce des airs populaires ? Des restants d’hymnes publics ? L’eau est grise et bleue, comme un bras de mer. Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie.
— C’est qui, lui ?
Zenâta sursauta. Le patron était debout à côté de lui et désignait Michel Autour. Il attendait des explications dans une attitude inquiète.  
Michel Autour ne s’arrêtait pas :
Le sang coula chez Barbe-bleue.
— C’est qui ? C’est lui ? Le patron s’adressait à Zenâta. Son visage convulsait.
C’est elle, la petite morte, derrière les rosiers, débita Michel en le regardant.
Lakhdar se leva lentement et déploya toute sa stature entre le patron et Michel.
— T’as amené qui ? C’est lui ? C’est lui le mec pour Jessica ?
Le patron passait à la fureur. Son corps toucha celui du lieutenant à plusieurs reprises. Au comptoir, les clients s’étaient retournés et les regardaient. Certains étaient descendus de leur tabouret. Le gars de Casartelli tenait un téléphone portable. Zenâta sortit de son portefeuille un billet de cinq cents francs, le plia, le déposa sur la nappe en papier et fit glisser la petite corbeille de pain en osier dessus. Le Pascal se déplia et la souleva un peu. On entendit le compte à rebours du contre-la-montre.
La calèche du cousin crie sur le sable.
— Tu l’as amené ici ? T’as osé l’amener ici ?
— On va se calmer. Je n’ai amené personne ici. (Lakhdar sortit sa paire de menottes et l’enfila avec fermeté à Michel qui se laissa faire sans difficulté.) C’est un pauvre type qui dit des conneries. On s’est arrêté pour bouffer. On s’en va. 
Il y a une petite voiture abandonnée dans le taillis, récita Michel.
— Toi tu fermes ta gueule et tu viens.
 Le lieutenant Zenâta le souleva de sa chaise en l’empoignant par le côté et bouscula la table.
— C’est lui ! cria la femme aux lunettes. Il a parlé de la voiture à Thierry.
Elle montrait Michel du doigt.
— Merde, l’enculé, lâcha le fumeur.
La fille à lèvre d’orange, les genoux croisés dans le clair déluge qui sourd des près, nudité qu’ombrent, traversent et habillent les arcs-en-ciel, la flore, la mer.
— Messieurs-dames, ceci est un regrettable malentendu, proclama le lieutenant de gendarmerie en traînant l’inconscient vers la sortie. Nos services sont à vos côtés. Vous voyez que l’enquête a bien avancé. Mes collègues ne manqueront pas de vous faire part des prochains développements.
 Il poussa d’un coup de hanche la barre en laiton de la porte vitrée et entraîna Michel Autour dehors comme un otage.


#13


Le lieutenant Zenâta colla sa carte professionnelle contre le grillage et héla un opérateur qui pilotait un chariot élévateur à l’arrière d’un compacteur industriel à carton :
— Gendarmerie nationale !
L’opérateur en bleu de travail portait un casque anti-bruit.
— Gendarmerie nationale !
L’opérateur repéra le gendarme. Le manitou parcourut tout le parking livraison derrière l’hypermarché en produisant le vrombissement velouté d’un moteur électrique. Après une manœuvre le long du grillage, l’opérateur retira son casque.
Zenâta ne concocta pas d’explication préalable. Il entra dans le vif du sujet comme un officier d’expérience :
— Je cherche les rives de l’Eider, là où on a trouvé le corps de Jessica. Ou Henrika.
— Henrika ?
— Ou Jessica.
— Les rives de l’Eider, c’est dans l’autre sens. L’opérateur montrait la direction opposée au sens de stationnement du C15 vert olive métallisé, en contrebas du talus. Il faut descendre tout droit jusqu’au centre-ville, franchir le pont et remonter à droite derrière. Il y a un panneau « espace de loisir de la Bergeronnette ». (Le lieutenant Zenâta attendit la suite.) Mais ce n’est pas là qu’ils l’ont trouvée, Jessica.
Zenâta feignit l’étonnement. Les gens veulent toujours dire ce qu’ils savent. Il prenait soin de laisser visible sa carte professionnelle. Il vit que l’opérateur la regardait. Le gendarme avait longuement tourné dans la zone commerciale du Grand Tétras de Guêpier à la recherche d’une personne susceptible d’avoir les pieds sur terre. Il pensait l’avoir trouvée.
— Le scooter était dans le fossé de la nationale, par là. Ils ont dit que c’était Thierry, son cousin, qui l’avait poussé dedans avec sa 106. D’ici, il y a cinq kilomètres. Six au plus. Il y a un petit carrefour. Mais pas le croisement avec la D40. Avant. Il y a une grande croix blanche en fer forgé. C’est juste là, à droite.
— Le fossé à droite ?
— Oui, à droite.
— Le scooter ?
— Oui, le scooter. Le corps, il n’était pas là. (L’opérateur, de grande taille, descendit du Manitou, s’approcha du grillage et adopta le ton de la confidence) La gamine, elle était deux fois plus loin. Dans la forêt entre Labbe et Bernache. Là, je ne sais pas si vous allez trouver comme ça. Il y a pas mal de chemins. Il faut connaître. C’est pour ça qu’ils sont tout de suite allés chercher le cousin. Parce que c’est un coin où il faisait du VTT. Après, ils ont vu les traces sur la 106 de Thierry, et avec l’ADN, ç’a été vite réglé. Lui, il a dit que c’était un gars qui l’avait forcé. Un vieux. (Le lieutenant Zenâta ne tourna pas la tête. Il se fit confiance. Il avait garé le C15 asperge métallisé en contrebas du talus et savait qu’on ne voyait que le toit.) Ils ont cherché, cherché. C’était bien possible qu’il y ait quelqu’un d’autre parce que les jeunes d’ici ne font pas des trucs pareils. Ils font des conneries, ça oui, mais pas des trucs de vicieux comme ça. Après, les experts ont expliqué que le Thierry, il avait inventé un être démoniaque pour se disculper. Que ça faisait partie du délire. Qu’il avait besoin de tout mettre sur le dos d’un ami imaginaire tellement c’était horrible d’avoir fait ça. Mais c’est qui Henrika ? C’est une autre ?
— Peut-être, répondit le lieutenant, songeur. On enquête.
Le C15 vert grenouille métallisé gênait la manœuvre d’un trente-huit tonnes. Le lieutenant en profita pour prendre congé. Il s’installa au volant et mit le contact. Dans le rétroviseur, Michel Autour semblait dormir, le menton sur la poitrine. Il s’engagea sur la nationale en direction d’Élanion. Le ciel se couvrit. Au bout de quelques kilomètres, il reconnut l’intersection avec la croix en fer forgé. De l’autre côté de la route, sur le bas-côté herbu, était dressé un petit autel de bougies et de fleurs fanées. Il continua et traversa la forêt entre Labbe et Bernache. Il faisait sombre malgré le début d’après-midi, comme avant un orage. Son regard s’engageait dans chaque chemin forestier qu’il croisait. La route droite s’enfonça parmi les arbres. Il entendit gronder l’orage. Il observa des piles de troncs abattus. Il pensa que Geoffroy Bihoreau aurait reconnu les essences. Sa science à lui se limitait à distinguer les feuillus des résineux, qu’il appelait tous des sapins. Il ne savait plus lesquels étaient les arbres à feuilles caducs. Il faisait résonner ce mot d’école sans plus savoir ce qu’il signifiait. Il crut voir quelque chose bouger. Il songea que Bihoreau aurait su rester à l’affût. Il se représenta l’adjudant comme un être fabuleux sortant des bois chargé de mûres, de noisettes et de champignons. Il le vit surgir d’un étang suivi d’une escorte de tanches et de sandres. Il l’imagina, Bacchus auréolé de pommes et de vigne, l’invitant à goûter une louche de lentilles au vin blanc, puisée dans un chaudron de potée berrichonne. Il huma un fumet de viande et de fromage.
L’utilitaire à cinq places assises et deux portes latérales en option sortit de la forêt. Le lieutenant Zenâta regarda dans le rétroviseur. Le grand échalas blanc n’avait pas bougé. Zenâta regarda plus longuement. Michel Autour avait le teint gris. Lakhdar Zenâta comprit. Une vague d’effroi l’envahit. Il tendit le bras droit vers la banquette arrière pour le secouer. Il sentit sa main plonger dans un torchon humide et tiède. Il regarda ses doigts. Ils avaient trempé dans le sang. Il chercha un endroit pour s’arrêter et tout en conduisant, il fouilla à l’arrière avec son bras et tourna la tête pour savoir d’où venait le sang. Il cria :
— Michel ! Putain Michel !
 Michel Autour ne répondait pas. Déséquilibré, son buste s’effondra contre la portière.
Le gendarme en congé entra dans l’aire de pique-nique au bord de la nationale, dite du Colibri, et se gara en épi devant une paire de poubelles. Un moulin à vent médiéval surplombait une haie soigneusement taillée. Ses grands bras nus zébraient le ciel d’est en ouest. Zenâta ouvrit la porte arrière droite en prenant soin de maintenir l’épaule du pantin désarticulé. Michel Autour s’était scié le poignet gauche avec le couteau à viande du rôti de midi. Il y avait deux longues entailles sous la menotte, l’une plus profonde que l’autre. La chair était cisaillée. Le sang imbibait ses mains, la chemisette bandana, le short, les cuisses, la banquette et la moquette sous ses tennis. Tout ce qui était hors du champ du rétroviseur dégoulinait de rouge-brun comme si le bonhomme avait été trempé jusqu’au nombril dans un bain de teinture et assis dans un fauteuil. Les yeux fermés, la tête brinquebalait au bout du cou.
Le lieutenant retira sa chemisette et voulut la déchirer. Il s’y reprit à plusieurs fois. La force des bras ne suffisait pas à faire céder les coutures. Il tenta d’entailler le tissu avec les dents à plusieurs endroits. Il réussit à faire un petit trou au milieu d’un pan et y introduisit un doigt pour l’élargir. Alors, il songea au matériel de pêche de Geoffroy Bihoreau. Il prit Michel Autour par les épaules et l’allongea sur la banquette. Son corps était bien plus long que la largeur de l’habitacle ; ses deux grandes jambes nues et ensanglantées restaient pliées comme deux manettes d’aiguillage. Zenâta grimpa dans la cabine approfondie. Il fouilla dans les sacs et les boîtes du pêcheur berrichon et s’agaça en essayant plusieurs paires de petits ciseaux qui étaient des paires de pinces. Il trouva un petit couteau en inox plié dans son manche en plastique orange, poignarda violemment sa chemisette et en tira un lambeau utile.
Quand il sortit à reculons de la cabine approfondie, il vit passer un camion de déménagement au-dessus de la haie qui séparait la nationale et l’aire de pique-nique du Colibri. Il jugea sa position exposée et se remit au volant. La fourgonnette produite à près d’un million deux cent mille exemplaires traversa le parking en marche arrière, portes arrière battantes, s’engagea sur un chemin agricole et disparut derrière le moulin.
Zenâta pouvait atteindre Michel Autour depuis le siège conducteur. Il se contorsionna avec le lambeau de chemisette dans la bouche pour trouver la clef des menottes puis enrubanna le plus serré possible le poignet gauche du suicidé. Le tissu fleuri fut aussitôt imbibé de sang. C’était bon signe : Michel Autour n’était pas complètement vide. Il lui colla deux doigts sous la carotide pour prendre son pouls et lui barbouilla de rouge le cou, le menton et la peau fine et glabre de ses joues. Il y eut dix secondes de calme et de concentration au rythme ténu du battement de l’artère, au bout desquelles le lieutenant de gendarmerie, torse nu, fit une évaluation encourageante de l’état du patient.
Avec le reste de sa chemisette, il tamponna le bras gauche du cadavre évanoui. Il ne parvint qu’à étaler de manière plus uniforme le rouge. Il la jeta en boule dans la flaque sous la banquette où gisait la paire de menottes, et sortit fermer les portières. En passant, il vérifia tous les bacs de rangement du véhicule et ne trouva d’utile qu’un paquet de mouchoirs jetables mentholés. Il contempla le bain de sang à l’arrière et chercha un usage rentable pour cette petite dizaine de mouchoirs en papier vert. Il se rassit au volant, retira un feuillet plié avec les ongles, jeta l’étui en plastique sur le tableau de bord et s’essuya longuement les mains.


#14

 
« Il faudrait le jeter dans un fossé », pensa Lakhdar Zenâta.
Le C15 Véronèse métallisé avait roulé entre trente et trente-cinq minutes entre la zone commerciale du Grand Tétras de Guêpier et l’aire de pique-nique du Colibri. En admettant que Michel Autour se fût tailladé les veines pendant qu’il parlait au grand Manitou, il ne lui restait pas de quoi tenir une heure à l’air libre. Il le dissimulerait dans l’herbe. Il attendrait un peu, pour être sûr. Il l’aiderait peut-être en actionnant l’autre bras. Le grand pénible finirait bouffé par les renards. Au mieux, un chien le dénicherait dans la soirée. Qui s’inquiètera d’un vagabond suicidé ? Des collègues l’embarqueront avec lassitude. Il attendra la fin des vacances dans un congélateur.
A l’approche d’Élanion, une succession de panneaux publicitaires évoquèrent au lieutenant Zenâta d’autres options. Franchise de restauration familiale à gauche au rond-point, direction Paris, itinéraire autoroutier, sortie 17. Enseigne nationale de grande surface alimentaire, zone commerciale du Bruant, en face au rond-point, direction centre-ville, cinq minutes. Enseigne de grande distribution de bricolage, jardinage et matériaux de construction, zone du Bruant. Franchise de distribution de prêt-à-porter hommes-femmes-enfants, zone du Bruant. Franchise de matériel de puériculture, zone du Bruant. Concessionnaire automobile, zone d’activités du Martinet, à droite, deux minutes. Autre concessionnaire, Z.A. du Martinet.
Le véhicule utilitaire léger converti en usage familial tourna à droite au rond-point, continua sur le boulevard extérieur, traversa un pont ferré, longea une surface agricole et entra dans la zone d’activités du Martinet. Il dépassa une franchise de réparation rapide, d’entretien et d’équipement automobile et freina en face d’une station-service. Lakhdar Zenâta força le train avant à franchir le trottoir à droite et stationna de trois-quarts sur le talus recouvert d’un revêtement souple destiné à la végétalisation.
Il coupa le moteur, empoigna côté passager la grande boîte d’hameçons en plastique rigide de l’adjudant Bihoreau, la posa sur ses genoux, l’ouvrit, choisit un n°8 et, avec la main gauche, de manière malhabile, l’introduisit profondément dans la pulpe de la dernière phalange de son index droit. Le sang perla aussitôt. Lakhdar l’observa perler. Le liquide épais lui parut d’un rouge plus vif que celui de Michel Autour. La douleur était plus forte qu’il ne l’avait imaginée. Il craignit d’avoir touché un nerf. Il pressa avec son pouce le long des deux premières phalanges pour accélérer le débit. L’hameçon en acier foncé et mat, solidement planté malgré l’absence d’ardillon sur son crochet simple, ne bougeait pas.
Le sang coulait le long de son doigt jusqu’à la paume. Il secoua la main en l’air afin de projeter des gouttes. Il en projeta sur son torse nu. Le sang coulait sur sa main et son avant-bras. Il attendit et en projeta à nouveau sur son torse, sur son ventre gras et luisant et sur son bermuda. Les gouttes se mélangèrent aux taches de Michel. Le doigt en l’air, Zenâta se retourna sur son fauteuil et jeta des gouttes dans l’habitacle comme un goupillon d’eau bénite. Il aspergea la banquette arrière et son occupant. Puis Zenâta agrippa Michel Autour par la chemise au niveau des côtes et le tira vers lui. Le corps encombrant chut dans l’espace vide devant la banquette, face contre la moquette. Zenâta extirpa sa chemisette en lambeaux qui servait d’éponge sous les jambes, et l’enroula autour de sa main droite comme une poupée de chiffon. Puis il chercha le bouton des feux de détresse, le trouva à gauche du tableau de bord, mit en route l’intégralité des feux clignotants du véhicule et sortit en courant vers la station essence.
La boutique était vide. Le lieutenant s’arrêta, interdit. Les néons éclairaient les gondoles réfrigérées. Sur les présentoirs en medium laqué rouge, des silhouettes en carton s’intercalaient entre les emballages pour signaler une opération commerciale en lien avec la Coupe du Monde de football. Torse nu et bermuda tachés de sang, la main enrubannée comme un marteau de foire, le lieutenant de gendarmerie Lakhdar Zenâta se dirigea vers le rayon des accessoires auto. Il prit deux valisettes de premiers secours et une bombe de mousse nettoyante tissus et moquette avec brosse amovible.
Un homme noir avec un polo rouge s’était posté à la caisse. Il portait des lunettes et les cheveux crépus très courts. Quand Zenâta se présenta, il se pencha au-dessus de la banque d’accueil pour éloigner un totem en carton à l’effigie d’un joueur de l’équipe de France. Lakhdar déposa ses produits avec la main gauche. Il vit par la vitrine, de l’autre côté de la rue, derrière les pompes à essence, le C15 kaki métallisé clignoter. L’homme dit « deux cent quatre-vingt-cinq, quatre-vingts » avec un accent de département d’outremer. Le gendarme peina à sortir son portefeuille et paya par carte bleue.
Assis au volant, Lakhdar Zenâta poussa un cri de douleur. Le fin harpon qui terminait la pointe du hameçon avait fouillé dans la pulpe et arraché un millier de connexions nerveuses. Le sang gicla à nouveau, avec une certaine pression. Il pressa la pulpe de son index avec son pouce et démarra en tournant la clef de contact entre le majeur et l’annulaire. Le véhicule tomba lourdement sur la chaussée en descendant du talus. Le pare-choc avant racla le trottoir dans un bruit de plastique sourd.
Il parcourut quelques centaines de mètres dans la zone d’activités et se gara en marche arrière, au bout d’une voie sans issue, à l’entrée d’une parcelle de terrain à lotir.
Coincé dans le trou derrière les fauteuils, le dos de Michel Autour montrait de légers mouvements de respiration. La chemisette à motifs bandana se gonflait et se dégonflait.
Lakhdar Zenâta se désinfecta l’index avec un tampon pré-alcoolisé après l’avoir essuyé avec un mouchoir mentholé. Il désensacha une compresse stérile en s’aidant avec les dents, la plia en deux, l’enroula autour de son index, et la maintint entre le pouce et le majeur pendant que sa main gauche extrayait le rouleau de sparadrap couleur chair de son boîtier de protection. Il découpa deux morceaux de quelques centimètres en maintenant le rouleau avec ses genoux. Il tenait le sparadrap entre l’annulaire et l’auriculaire de la main droite et les ciseaux fournis dans la main gauche. L’adrénaline se dissipait et ses lombaires se réveillaient. Elles adressaient des mini-fléchettes acides au rachis cervical. Il gonflait le plexus pour contrôler la douleur. La sueur lui coulait dans les yeux quand il fixa la compresse stérile avec les sparadraps. Il mit le contact, tourna au maximum le bouton de la ventilation et vérifia l’orientation des volets d’aération sur le tableau de bord.
Il avança l’assise et abaissa le dossier du siège passager. Michel Autour était allongé sur son bras gauche. Zenâta passa par la porte arrière pour soulever ses épaules. Il parvint en le poussant à l’asseoir accroupi dans le trou derrière le siège passager. Il s’en contenta. Il enfila des gants à usage unique. L’hémorragie avait cessé. Quand il l’eut nettoyée, la plaie ressemblait à un morceau de veau mal cuit. Il la couvrit avec une compresse stérile et une bande élastique qu’il fixa avec un pansement adhésif prédécoupé. Il agita la bombe et couvrit de mousse nettoyante ce qu’il pouvait de moquette et de tissu jusqu’à ce qu’elle fût vide. Puis, il déverrouilla son téléphone mobile – l’écran à cristaux liquides du Nokia 5110 afficha 15h56 – et consulta sa messagerie vocale.
— Lakhdar, c’est Geoffroy. Je ne sais pas où tu es. Je pensais que tu me rappellerais. Ça commence à m’inquiéter un peu. Peut-être que tu n’as plus de batterie.
Ecoute. Je suis à Châteauroux, là. Du coup je suis allé jusqu’au dépôt pour voir les chauffeurs du 15 et, tu avais raison, il y en a un qui a parfaitement reconnu Michel Autour. Alors le problème, c’est qu’il l’a pris dans l’autre sens et qu’il ne se rappelle plus où il est monté.
Jeudi.
Ecoute, ce serait mieux qu’on en parle en direct parce que je n’arrive pas à expliquer comme ça. En gros, ça colle, mais ce n’est pas sûr certain. Aussi, il y a deux chauffeurs du 15 que je n’ai pas vus parce qu’ils sont partis en vacances. La fille au planning m’a dit qu’elles les appelleraient pour leur dire qu’ils me rappellent.
En même temps, le type, il était peut-être à Ardents mercredi, ça ne veut pas dire que c’est lui, si ? Je ne sais pas si tu comprends ce que je veux dire.
Allez.
Là, je suis à la gare. J’ai pris deux revues de foot pour Adam. Je vais essayer d’aller les déposer à Esquirol. Si je le vois, je te dirai.
Allez.


#15



La télévision, muette, était allumée sur une chaine publique qui diffusait une émission spéciale Finale – France 98. En bas de l’écran, à droite, un compte à rebours indiquait coup d’envoi moins trois heures et vingt-sept minutes.
17h33 à la montre à quartz du gendarme. Vingt-six heures que Michel Autour était dans le coma. Le lieutenant avait jugé inutile de rouler vers Charleville tant que celui-ci était incapable de parler et avait monté un boniment crédible pour l’installer dans une chambre d’hôtel à la périphérie d’Élanion.
Les mouvements étaient de plus en plus rapprochés. Les signes de réveil se faisaient de plus en plus évidents. Le lieutenant se demanda si Michel Autour aurait des séquelles. Il était ennuyé. Il ne s’inquiétait pas pour sa santé mentale – le comble – mais il craignait qu’il n’ait, en plus, perdu la mémoire. Aussi mettait-il quelque espoir dans les efforts de Paul à le solliciter.
— La grande fi-nale, Mi-chel ! Gé-ni-al ! Zi-né-dine Zi-dane ! Li-zarazu ! Ah, moi, j’aime bien Lizarazu.
Ce ton sirupeux. Maternel. Infantilisant. Lakhdar voulut imaginer ce que la langue lucide et sauvage de Michel lui aurait répondu, mais n’y parvint pas. L’ogre était nu comme un cadavre dans le lit jumeau le plus près de la fenêtre. Le drap blanc qui le couvrait jusqu’aux épaules épousait les reliefs de son corps. Les lunettes étaient posées sur leur bloc table de nuit commun. Zenâta était assis par terre, le dos droit contre le mobilier standardisé de cette chaîne française d’hôtellerie de milieu de gamme, inspirée des motels américains, et connue pour son buffet à volonté. Son lit n’avait pas été défait. Il avait dormi sur la moquette, dissimulant son Luger P08 à portée de main sous le sommier à ressorts.
— Toute la literie est à revoir. (Sur ce point, Lakhdar était d’accord avec le chargé d’accueil.) Je n’arrête pas de leur dire. Je n’exagère pas, au moins un client sur deux nous dit : c’est trop mou. Allez, un sur trois. Et si les gens dorment mal ? Les conséquences ? Si ça ne tenait qu’à moi, des sommiers à lattes, partout des sommiers à lattes. Vous m’aidez ?
Paul lui montrait une parure de lit propre. Il avait pris « sous (sa) responsabilité » d’apporter une pile de draps de rechange parce qu’il « ne dout(ait) pas que ça allait être un massacre ».
— C’est des housses de couette partout maintenant. Mais on a encore les anciens draps à la lingerie. J’adore.
Lakhdar n’osa pas se hisser au mobilier en aggloméré. Il se mit à genoux, glissa la main sous le sommier, fourra le P08 dans son dos, à la ceinture de son bermuda, sous la chemisette, et se releva. Ses vertèbres cervicales étaient lacérées par une lame de boucher. Il pressa des points douloureux en haut de sa nuque.
— Oh là là, s’apitoya Paul. Allez, on s’occupe de lui et je vais vous chercher du paracétamol. Non mais le mal de dos, c’est le mal du siècle. Vous avez une ordonnance ? Je peux aller à la pharmacie. Ah non, c’est dimanche. Je suis con.
Allez, mettez-vous en face, je vais vous montrer un truc super. Je l’ai appris au BEP sanitaire et social. Vous vous concentrez ? Attendez, j’éteins la télé.
Paul glissa la main gauche sous la tête de Michel, retira l’oreiller avec la main droite et reposa la tête en douceur sur le matelas.
— On va changer les draps Michel, d’accord ? Un lit propre procure une sensation de fraîcheur, alors que des draps froissés, mouillés ou sales peuvent irriter la peau. J’ai compris que vous n’étiez pas homo, vous savez ? Hier soir, vous m’avez monté tout un baratin en disant « mon ami », « mon ami », mais je ne vous ai pas cru, hein ? 
Paul souleva le drap d’un geste ferme qui dévoila tout le corps nu allongé. Il prit les bras de Michel, les posa en croix sur sa poitrine, et releva ses genoux. Il est important de garder le lit frais, propre et bien fait si le malade y passe de longues périodes. Qu’est-ce que vous faites au bout du monde ? Rapprochez-vous. (Le chargé d’accueil retira la longueur du drap housse et mit les angles froncés dans les mains de Lakhdar.) Elle disait toujours ça, ma prof, au BEP : « au bout du monde ». J’adore.
On va le verser sur le côté. Vous tirez doucement le drap pendant que je pousse en dessous. En fait, vous avez deviné que j’étais gay et vous avez voulu en profiter. Mais j’ai l’habitude. On profite toujours de nous à un moment ou à un autre. (Lakhdar évitait de porter les yeux sur le long corps gris et nu qu’il tenait dans un drap blanc comme un berceau.) Posez vos mains sur lui. Empêchez-le de tomber. Allez. Une main sur la hanche, une main sur l’épaule. (Paul lui reprit le drap housse des mains, le roula et l’enfouit sous Michel.)
Je n’avais pas besoin de ça pour vous aider, vous savez. Vous ne voulez pas de médecin vous avez le droit. Je ne suis pas de la police. S’il faut tout justifier pour aider les gens, on est mal. (Lakhdar sentait que l’équilibre de Michel dépendait de la pression qu’il exerçait avec ses mains. Le mouvement de la jambe pliée qui permettait l’appui sur le genou faisait surgir une fesse creuse et tomber le ventre flasque. Paul posa une longueur de drap housse propre et l’enfouit sous l’ancien.) Je fais la folle, je fais la conne, mais il n’y a que moi qui parle ici. C’est sinistre. On a besoin de vie, on a besoin d’air. Reposez-le doucement, je le retiens. Maintenant, c’est moi qui tire et vous qui poussez. On y va.
Moi je vois les choses comme ça : la parole, la parole, la parole. On ne va pas brancher le détecteur de connerie à chaque fois qu’on ouvre la bouche ! S’il n’y avait que des gens comme vous, on crèverait tous. Enlevez complètement le drap sale. Je le tiens. Je n’ai pas d’alaise étanche, c’est dommage. Maintenant, attrapez le drap propre en-dessous et enfilez les angles. C’est bon ? Je le repose. Allez, j’arrête de vous faire la leçon.  Michel, il n’a pas l’air bien, si ? Je veux dire, en général. Regardez : il n’a pas de hanches. Il n’a pas de pectoraux. Il est tout fin, tout plat. Et puis, il n’a pas de poil. On dirait un ado.
Il choisit un drap dans la pile et le déplia en l’air d’un geste vaste et précis. Le grand drap blanc claqua dans un coup de vent et se déposa en douceur sur le corps étendu dont il révéla peu à peu les reliefs.
— Alors on est mieux, Michel, hein ? Paul souleva sa tête de la main gauche et avec la main droite, glissa l’oreiller dessous, puis empoigna la télécommande : Je rallume.  C’est vrai ce que vous disiez hier sur l’homophobie dans la gendarmerie ?
La télévision diffusait un résumé de l’étape du Tour. Les vues d’hélicoptère montraient le peloton sinuer dans un vallon irlandais. À sa tête, Mario Cipollini, ceint du jersey rouge du Team Sacco, tentait de raccrocher l’échappée.
Le téléphone de Lakhdar sonna sur l’étagère de l’armoire. Il ne décrocha pas. Il attendit le rappel du répondeur le front collé au mélaminé pin naturel :
— Lakhdar, c’est Geoffroy. Ecoute, personne ne m’a rappelé. Mais ce n’est pas la peine. On a fait des auditions toute l’après-midi. Encore ce matin. Là, ça continue. Ecoute, je ne sais pas pourquoi tu ne rappelles pas… Je suis vraiment inquiet, là, pour toi… Je voulais te dire que tu avais raison pour Michel Autour. Il était là. Il était à Ardents, mercredi soir, c’est sûr, on a croisé des témoignages. Il a sans doute fait quelque chose. Il faut encore creuser… Même beaucoup quelque chose… Il n’est clairement pas net, ce type. Apparemment il y aurait d’autres affaires, c’est un gros, gros machin. Ça nous dépasse complètement. Enfin moi, en tout cas…
Lakhdar. Adam. Il était avec lui. Ils étaient ensemble.
Stéphane Pouillot leur a servi des coups. Sylvie Sterne a vendu un pack de six à Michel et Adam attendait dehors avec Céline. Des ados les ont vus après, sous l’abribus, sur les berges. Et il y en a un qui dit
            Qu’il a vu.
Lakhdar, tu es où ? Il faut que tu rentres. On va te trouver un endroit pour t’installer. On met tout en route pour retrouver Michel. À mon avis, discret comme il est, on ne va pas tarder à avoir des nouvelles.
Quand Lakhdar Zenâta raccrocha, Tom Steels remportait l’étape Dublin-Dublin dans son maillot de champion de Belgique. En bas à droite le compte à rebours affichait quelque chose et vingt-trois minutes avant la Finale. On passa une page de publicité. L’indicatif reprenait de manière dynamique l’identité visuelle de l’organisation France 98. Puis un couple de danseurs de salon en smoking et longue robe de soirée de satin noir fit la promotion d’une marque de café moulu. Par un ingénieux fondu, la rotation de la danse transformait la robe en tasse de café. Et dans le liquide noir qui emplissait l’écran de télévision, Lakhdar Zenâta crut voir le reflet de Michel Autour allongé dans son lit. Il le vit les yeux ouverts. Il le vit qui le regardait. Et qu’il souriait. Qu’il souriait autant que Michel Autour pouvait sourire : un fin filet de bouche mangée par la mâchoire.
Alors Lakhdar Zenâta se rua sur lui. Son poids fit ployer le sommier à ressorts. Son corps monumental paraissait couvrir toute la surface du lit et Michel disparaître sous lui. Et tout en le chevauchant comme un Titan considérable sur une monture rachitique et nue sous un drap blanc, il lui prit la tête osseuse entre ses mains épaisses et nerveuses et cria :
— C’est toi qui l’as butée Céline ? C’est toi ? Et il répétait, sans s’arrêter : Dis que c’est toi qui l’as butée ! Dis-le ! 
La sueur gouttait sur son crâne strié de veines gonflées. Sa barbe noire zébrée de gris occupait tout l’espace entre leurs deux visages. Et ses mains serraient tant la pelote blanchâtre recouverte de peau fine et de petits cheveux gris que ses paumes imprimaient des mouvements sur la face de Michel dont la bouche s’ouvrait comme s’il allait se mettre à parler.
— Dis-le que c’est toi, Céline, putain, dis-le !
Le lieutenant sentit du métal glisser dans le bas de son dos, accompagné d’un léger filet d’air sur sa peau.
— Laissez-le ! Ça suffit ! Laissez-le ! tonna Paul, avec une autorité que Lakhdar avait sous-estimée. (Il n’avait pas besoin de se retourner pour savoir que le chargé d’accueil en polo et pantalon droit d’hôtellerie milieu de gamme le tenait en joue avec son propre Luger P08 qu’il avait dérobé à la ceinture de son bermuda.) Je n’ai jamais tiré de ma vie, alors si j’appuie là, il peut se passer n’importe quoi !
            Zenâta relâcha la pression entre ses mains, posa la tête de Michel Autour sur son oreiller, la caressa comme s’il la remettait en ordre et leva les mains en l’air.
— Bougez pas ! J’ai dit : bougez pas !
— Tu me laisses descendre ? Ou tu veux que je reste comme ça ?
— Ok, descendez. Mais après, bougez pas !
Le lieutenant descendit de sa monture, une jambe après l’autre, les bras en l’air, en opérant le demi-tour nécessaire pour se retrouver debout, entre les lits jumeaux, face à Paul qui cachait la télé en le menaçant avec le pistolet semi-automatique de fabrication allemande.
— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda le chargé d’accueil. Sa voix trahit une inquiétude croissante. Les bras tendus, les deux mains sur la crosse recouverte de bois strié se mélangeaient les doigts sur la gâchette.
— Rien. On fait rien, répéta le lieutenant de gendarmerie, qui tenait les mains en l’air à hauteur de poitrine comme s’il calmait le jeu. Regarde, Paul : tout va bien. Michel est là, tout est normal. Et moi, je vais sortir dehors. Et on va tous reprendre nos esprits parce qu’on en a bien besoin. 
Il parlait, et tout en maintenant une distance convenable avec Paul, une distance susceptible de ne pas interférer dans sa maîtrise de la situation, il se dirigeait vers la porte. Et plus les paroles de Lakhdar apparaissaient sensées et appropriées dans une telle situation, plus le gamin de l’accueil fondait de panique en suivant sa cible avec un parabellum d’officier nazi dont le long et fin canon tremblait comme une branlette.
— Il y a un cran de sûreté, Paul, dit Lakhdar Zenâta. Et il sortit.


#16


Le lieutenant de gendarmerie Lakhdar Zenâta resta longtemps à l’avant du C15 vert anglais métallisé. A travers le pare-brise, il voyait la porte et la fenêtre de la chambre 16, où Paul, imaginait-t-il, apportait les soins nécessaires à Michel Autour. Au moins la compagnie minimum sans laquelle les hommes ne sont rien. La charpente apparente en bois massif peint en rouge bourgogne et la façade recouverte de lambris blanc patiné donnait à cet hôtel à équidistance de la rocade et de la sortie d’autoroute, le cachet d’une demeure coloniale du Sud des Etats-Unis. C’était un beau soir d’été. La plaine était vaste et le ciel bleu rosissait à l’horizon de la zone d’aménagement concerté. Sans cette douleur persistante qui voyageait d’un rachis à l’autre, il aurait marché un peu. Il aurait tenté de retrouver cette paix de l’âme qui naît entre la route et le ciel, début juillet, à la hauteur des haies. Puis il composa le numéro d’Adam.
— Adam, c’est papa. Ecoute, je t’appelle. Je ne sais pas. Ils te laissent écouter tes messages ? Adam, mon fils, je voulais te dire. Tu te souviens, quand tu étais petit, papa n’arrêtait pas de gueuler. Je n’arrêtais pas de gueuler. Et puis les fessées. Les trempes. Je disais les trempes. Je ne sais pas si tu te souviens. Une fois, tu faisais l’âne à table ou je ne sais plus quoi – je ne sais même plus quoi, putain –, je t’ai tiré par le bras tout le long du couloir et je t’ai balancé à travers la chambre. Tu t’es cogné, sur le lit, ou une boîte, je ne sais plus. Tu te frottais la tête avec ta main, tu ne comprenais pas. Tu sais, ça me fait le même nœud maintenant. Tu avais peur de moi. Je voyais que tu avais peur de moi. Je disais qu’il fallait que tu sois bien élevé. Je pensais qu’il fallait que je sois fort. Dur.
(Sa main droite donnait des petits coups de paume au levier de vitesse.)
Et je sentais l’amour couler dans mon ventre comme une fontaine et je ne pouvais pas te le dire. Je ne pouvais pas dire parce que j’étais en colère. Mais pas contre toi. Contre tout. Contre moi. Tu sais, c’est pour ça que maman est partie. À cause de la colère. Et tu lui disais : « j’ai mis papa en colère ». Mais ce n’était pas toi ! Toi, tu disais des mots d’amour, c’était dingue de beauté, de noblesse. J’avais tellement honte, tellement honte de moi, de n’être que moi.
Toi tu jouais, tu courais et tu riais comme un fou, un roi, et je n’arrivais pas à être avec toi, à faire les choses avec toi. Juste avec toi. C’était fou. 
Adam, qu’est-ce que j’ai fait ?
Pan.
Même assourdie par l’habitacle, Lakhdar Zenâta reconnut la détonation. Il jaillit du C15 verdâtre et se précipita dans la chambre.
Le corps de Michel gisait nu en travers de la porte de la salle d’eau, la moitié du crâne arrachée, le regard perdu dans la laque blanche du sèche-serviette. Le sang coulait encore sur le carrelage ; la barre de seuil formait un barrage dérisoire. En face, recroquevillé entre les lits jumeaux, Paul fixait le massacre, incrédule. L’arme de poing pendait entre ses jambes.
— Il m’a… Il a voulu me…
Le lieutenant de gendarmerie le regarda avec bienveillance. Il prit le Luger par le canon, l’essuya avec un pan de sa chemisette, imprima la paume et les doigts de Michel Autour sur la crosse, et abandonna le bijou de famille sur son ventre.
Quand ils sortirent de la chambre, la France menait 1-0.
 
 
 
FIN.

Arthur Rimbaud posant devant un arbre au Harar vers 1883. Anonyme. Source Wikipedia

Rédigé par Hervé Gasser

Écrivain et enseignant, je vis et travaille à Lyon.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s